Extrait des « Mémoires de la marquise de La Rochejaquelein »
Je peindrai franchement M. de Lescure...
Comment ne pas l'admirer quand on le voit suivre son père malade chez le fameux M. de Girardin, à Ermenonville, et, l'ayant vu expirer dans ses bras, se consacrer dix-huit ans à la plus stricte économie pour payer les dettes qu'il lui avait laissées, au lieu d'abandonner sa succession en demandant les droits de sa mère comme tout le monde le lui conseillait ? ...
C'est de mon oncle, le marquis de Lescure, que la mort est rapportée dans l'histoire de l'abbé Barruel, sous le nom de chevalier de Lescure : (je sais peu de choses à cet égard, mon mari n'a répondu qu'une ou deux fois et en quelques mots à mes questions : je me suis gardée de les renouveler, voyant combien cela lui était pénible. J'en ai parlé à ma mère, mais elle était si bonne qu'elle ne pouvait croire à ces horreurs. Elle pensait seulement qu'Ermenonville était un endroit livré aux amusements, même au libertinage, et que son beau-frère était mort à force de débauche). M de Lescure, maréchal de camp, avait alors trente-sept ou trente-huit ans. Son père, menin de M le dauphin, père de Louis XVI, avait épousé Agathe Geneviève de Sauvestre de Clisson, dont le frère venait d'être tué à la bataille de Fontenoy...
Mon oncle était doux, gai, très brave, ce qu'on appelle dans le monde un homme rempli d'honneur ; mais il se livrait avec fureur à tous les amusements, à tous les plaisirs. Il était épris de Madame ***; ce fut elle qui l'entraîna à Ermenonville. Il y passa habituellement les dernières années de sa vie, au milieu de toutes les folies qui ont attaché des souvenirs si singuliers à ce séjour. Mon beau-père était d'une telle légèreté, que tout lui paraissait des plaisanteries. Quand il tomba malade, il écrivit à son fils de venir le soigner ; il fallait qu'il se sentit bien dangereusement atteint. Il resta quarante jours entre la vie et la mort, transpirant sans cesse, d'une faiblesse extrême, et pourtant sans fièvre ; il témoignait à son fils une grande impatience de quitter Ermenonville, et lui disait qu'il n'y retournerait jamais. M. de Lescure ne s'éloignait de son père que pour aller dîner avec les habitants du château et rester par politesse une demi-heure environ au salon. Deux choses l'avaient frappé dans cette étrange société : c'était d'abord les propos les plus lestes, auxquels prenait part M. de Pl***, qui avait là ses trois filles non mariées, lesquelles répondaient sur le même ton, et puis, parfois, cette société si folle s'asseyait avec l'air du plus profond recueillement autour d'une des personnes qui ouvrait la Bible et en faisait la lecture. A leur maintien, on les eût pris pour une assemblée de moines. Dès que le livre était fermé, les propos lestes et les rires indécents recommençaient.
(Il me reste dans le tête des choses que je ne veux pas assurer, ne me rappelant pas de qui je les tiens, mais ce n'est toujours pas de mon mari. Quand cette société crut pouvoir initier mon oncle, qui se livrait sans attacher la moindre importance, pour s'amuser, on voulut lui faire prêter le fameux serment, en lui tenant sur le coeur la pointe d'une épée ; mais, saisi d'une juste horreur, il s'écria : « Enfoncez l'épée, jamais je ne ferai ce serment. » Les adeptes redoutant la suite d'un assassinat pareil, ou qu'il n'avertît le roi, prirent le parti d'éclater tous de rire, en le comblant d'éloges et lui dirent qu'ils avaient voulu plaisanter, sûrs de le voir refuser un si horrible serment, qu'aucun d'eux ne voulurent faire non plus.
(Mon oncle, se sentant un peu mieux, demanda des chevaux et se fit coiffer, en disant à son fils : « nous resterons un instant au salon pour prendre congé. » Mais en se levant pour ôter sa poudre, il tomba sur le parquet, et mourut deux minutes plus après, sans prononcer une parole. Voilà tout ce que j'ai su de M. de Lescure au sujet de la mort de son père.
(Périer, son vieux et fidèle valet de chambre, fut témoin de l'autopsie qu'on fit de son corps et entendit causer les médecins ; il n'a jamais cessé de répéter que son maître avait été empoisonné, qu'il en avait des preuves évidentes, et que d'ailleurs la maladie était d'un genre inexplicable. On dit à son fils et au public qu'on lui avait trouvé un abcès dans les côtes, suite d'un coup qu'il s'était effectivement donné contre un arbre en chassant.
(La société d'Ermenonville se dispersa sans bruit peu après la mort de M. de Lescure ; M. de Pl***, fortement soupçonné d'infamies inconnues, se rendit en Brabant, d'où il écrivait continuellement à Madame***. Celle-ci affectait l'irréligion. Ses parents, chez qui elle s'était retirée, firent prier Madame de La Rochebrochard d'Auzay...
(C'est aussi Périer, je crois, qui a raconté que la veille de la mort de mon oncle, M. de Pl*** vint le voir et lui demanda ses nouvelles ; le malade daigna à peine lui répondre. Alors M. de Pl*** prit de la tisane, la versa dans une tasse, y mit du sucre, et la tournant avec une cuiller, la lui présenta en disant : « Prenez, cela vous fera du bien. » Mon oncle le repoussa d'abord d'un air indigné. M. de Pl*** le regarda d'un oeil ferme et assuré ; mon oncle, sans dire un mot, saisit la tasse avec une expression de colère et de courage, et but sans cesser de fixer M. de Pl***. Les yeux de ces deux hommes, arrêtés l'un sur l'autre, avaient quelque chose de terrible.)
Le marquis de Lescure est décédé à Ermenonville le 8 décembre 1784, âgé de 38 ans. Son fils était alors âgé de 18 ans ; trois ans plus tard, il épousera Victoire de Donnissan, future « marquise de La Rochejaquelein », auteure des Mémoires dont est tiré l'extrait ci-dessus.
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