LETTRE de CALVIN

Écrite à Meillant
le 13 Septembre 1529



Eh oui ! En ce mois de septembre 1529, Jean Calvin était de passage à Meillant.
Né le 10 Juillet 1509 à Noyon, dans l'Oise, il n'était pas encore un réformateur de l'Eglise, mais un simple étudiant se préparant à devenir prêtre. Tonsuré à l'âge de 12 ans, il était parti étudier à Paris au collège de La Marche et à celui de Montaigu. Puis, il avait poursuivi ses études à Orléans et, finalement, à l'Université de Bourges. C'est alors que profitant sans doute d'une période de vacances, il vint passer quelques jours à Meillant.

Où logea-t-il ? Comment passa-t-il son temps ? Nous ne le saurons jamais.
En tout cas, c'est à Meillant qu'il écrivit une lettre à son ami François Daniel. Une copie manuscrite de cette lettre est conservée à la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, en Suisse. La lettre étant écrite en latin et à la main, il a fallu d'abord la déchiffrer puis la traduire en français.

Jean CALVIN à François DANIEL (1), demeurant à Orléans, Salut !

Je dois te remercier pour la diligence avec laquelle, sans rien négliger, tu t'es occupé de nos affaires. Quand l'occasion s'en présentera, je ne manquerai pas de te rendre la pareille. Il arrivera bien, je le pense, que je puisse te rendre un service du même genre ; mais mon nom n'en sera pas pour autant effacé de ton livre de comptes, tant il est vrai qu'on y trouverait à peine une page où je ne sois pas marqué comme ton débiteur.
Aussi, si j'ai quelque valeur à tes yeux, je me donne à toi en remboursement, avec la condition légale : si quelque chose m'appartient, qu'elle suive son détenteur !
En outre, saches qu'en agissant si promptement et si facilement tu as ouvert ta fenêtre à notre sans-gêne, de sorte que, à l'avenir, nous ne soyions plus des quémandeurs hésitants, et que nous ne nous demandions plus si je suis solvable ou non. En effet, tu ne tires pas profit de tes bienfaits, mais tu les donnes largement et gratuitement.
Pour l'instant, je vais m'occuper de faire notre provision de vin quand j'aurai vu s'il peut nous convenir, car je ne veux pas te donner l'impression d'agir à la légère et avec précipitation. Mais peut-être paraîtrai-je, de manière détournée, te demander encore de l'argent ? Allons ! N'interprète pas cela de travers, d'une manière mordante et peu bienveillante ; à moins que, comme tu en as l'habitude, ce ne soit en plaisantant et avec bonne humeur. Tu t'es montré un homme en te comportant constamment ainsi à l'égard de cet orgueilleux Mécène (2). Maintenant qu'il ne peut plus adapter ses manières aux nôtres, qu'il se complaise en lui-même, et la poitrine pleine, ou plutôt bien gonflée, qu'il développe son ambition ! J'ai envie de ton "Fusius l'Astrologue" (3) .
Je te retourne ton vêtement de voyage, que je pourrais comme Lampridius, appeler "itineraria" et, en grec, "odoiporiken". Je n'y joins pas mes remerciements car des mots ne peuvent égaler le service qu'il m'a rendu. En mon nom salue Melchior (4), s'il n'est pas encore parti, Sucquet (5) et Pignet (6) notre guérisseur. L'Odyssée d'Homère que j'avais prêtée à Sucquet me fait défaut. Quand tu l'auras récupérée, garde la chez toi, si toutefois Roussart (7) qui habituellement te transmet mon courrier et à qui j'avais confié cette tâche, ne s'en est pas occupé. Porte-toi bien, Ami incomparable !

Meillant, Ides de Septembre M.D.XXIX
(Le 13-9-1529)

NOTES

1
- François Daniel, condisciple de Jean Calvin, était et resta longtemps son meilleur ami.

2
- L'orgueilleux Mécène critiqué par Calvin était son professeur de droit, Andréa Alciati, appelé à l'Université de Bourges par le roi François 1er. "Gros, grand et gras, doté d'un solide appétit (comme le Mécène grec), cet homme que l'on disait vénal aurait possédé par surcroît un sens aigu de sa valeur".

3
- Il est difficile d'identifier l'Astrologue Fusius. En marge de la lettre une note, de main inconnue, propose un Laurent Frisius, médecin hollandais résidant à Metz, dont l'ouvrage "Tractatus de Potestate Planetarum" (Le Pouvoir des Planètes), aurait été en circulation en 1528. Cette note mentionne aussi, mais sans détail, Léonard Fuchsius, médecin à Tubingen.

4
- Quant à Melchior, il s'agit du célèbre Melchior Wolmar, professeur de grec, d'hébreu et de syriaque. Un texte le concernant le dit : Erytropolitanus, c'est-à- dire natif de "la Ville Rouge", alias "Rottweil". C'est Marguerite de Navarre, soeur de François 1er et duchesse de Berry, qui l'avait fait venir à l'université de Bourges. Etant Luthérien, il dut en 1535 se réfugier dans sa patrie et, pendant de nombreuses années, enseigna à Tubingen.

5
- Charles Sucquet, condisciple et ami de Calvin, était dit-on natif des Flandres. D'après le Comte de Brimont, dans son ouvrage sur "Le XVIème siècle et les guerres de la Réforme en Berry" (Picard 1909), Sucquet était venu de Dôle à Bourges avec une lettre de recommandation pour Andréa Alciati.

6
- "Pignet, notre guérisseur" est plutôt mystérieux : s'agit-il d'Antoine du Pinet, originaire de Beaume-les-Dames ? Sans doute. Est-il un membre de la famille de médecins du même nom qui, de père en fils, furent professeurs à la faculté de médecine de Bourges (de 1484 à 1697) comme l'affirme le comte de Brimont dans l'ouvrage mentionné ci-dessus ? C'est dans l'optique de la seconde possibilité que j'ai traduit l'expression "nostrum Curterium" attachée à son nom. S'il est fils de médecin, pourquoi ne serait-il pas surnommé "notre guérisseur" ? Compte tenu des fautes d'orthographe faites ici et là par Pierre Daniel, copieur de cette lettre adressée à son père, le mot "Curterium", qui ne se trouve dans aucun dictionnaire, ne pourrait-il pas se lire "Curatorium", mot venant du verbe latin "curare" qui signifie soigner, traiter, guérir ?

7
- Roussart, le dernier nommé des ses amis, de même n'a pas été identifié. Notons qu'il y avait alors des Roussard à Meillant. Ainsi, en 1523, un Pierre Roussard, bourgeois et Maître particulier de la Monnaie de Bourges, fils de Thomas Roussard, lui aussi Maître de la Monnaie et Echevin de Bourges. Il est décrit comme "Sieur du Chaillou, de l'Hosmoys des Quartiers et de Givry", manoirs et fiefs situés en la commune de Meillant. Ledit Pierre Roussart, époux en premières noces de Damoiselle Poncet, puis en secondes noces de Jehanne Thiboust, eut huit enfants. Une de ses soeurs, Alizon Roussard, est l'épouse de Me Jehan Lybault, licencié es loix, lieutenant général de Charenton, Meillant, Chandeuil et Le Pondy, Procureur du Roi à Dun, châtelain de Thaumeret et Maître des eaux et forêts de Meillant. Leur grande maison se voit encore à l'angle de la rue de la Baillite. N'est-il pas possible, pour ne pas dire probable, que le Roussart mentionné par Calvin soit un membre de cette famille ?

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Dans l'espérance que ces quelques pages ne vous feront pas trop dormir !

Mes amitiés et mes bons souvenirs !

Le 29 Décembre 2000, Père René Challet.

Lettre de Calvin écrite à Meillant.