Stanislas de Girardin

1762-1827

 

D'après une Biographie extraite de :

« Biographie universelle, ancienne et moderne, ouvrage rédigé par une société de gens de lettres,
Supplément GA--GOZ ..., tome 65
par Joseph Fr. Michaud,
chez Louis-Gabriel Michaud libraire-éditeur,
rue du Hasard-Richelieu, n° 13
- 1838 -
pp 374 à 401.»

 

Jeunesse 1762 à 1791
Assemblée législative, Convention, prison, Directoire, 18 brumaire
Tribunat (1800) et présidence du Tribunat le 22 mars 1802
Premier écuyer du roi de Naples, 1806
Général de brigade 8 juillet 1808
Premier écuyer du roi Joseph à Madrid
Corps législatif 1809 à 1811
Préfet 1812 à 1819
Chambre des députés 1819 à 1826

Pour le retour des cendres de Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville

De la légion d'honneur (extrait des « Souvenirs »)


Jeunesse 1762 à 1791

Cécile Stanislas Xavier, comte de Girardin, naquit à Lunéville, le 19 janvier 1762. Il eut pour parrain le roi de Pologne Stanislas.

Après la mort de cet excellent prince, le marquis de Girardin quitta la Lorraine avec sa famille, et vint s'établir à Paris ; le jeune Stanislas fut mis en pension chez l'abbé Choquard où il resta quelques années. Il y apprit peu de chose, et pensa perdre la vue en jouant imprudemment avec des pièces d'artifice. Conduit à Ermenonville, il fut successivement confié aux soins de deux gouverneurs allemands. Une visite que le prince de Condé fit dans ce beau séjour développa chez le jeune homme que l'on appelait alors le vicomte d'Ermenonville, cette indépendance de caractère dont il devait par la suite donner plus d'une preuve. Voici comme lui-même raconte cette particularité.

« Mon père était absent ; le château n'était habité que par mon gouverneur et par moi. Mon gouverneur m'ordonna d'accompagner le prince pendant sa promenade dans les jardins ; j'obéis… Lorsque nous sortions de l'enclos de la forêt pour entrer dans celui du désert, il s'arrêta pour considérer la baraque du charbonnier qui en détermine la séparation, et il y lut cette inscription :

charbonnier est maître chez soi :

« C'est tout au plus, dit le prince, ce que l'on pourrait se permettre de dire si l'on n'était pas en capitainerie. »
La réflexion était vraie ; mais tout jeune que j'étais, elle me parut extrêmement déplacée dans la bouche du prince de Condé, et me fit prendre en haine les capitaineries. J'eus de l'humeur pendant tout le reste de la promenade. Arrivé au château le prince se mit à table et ne me dit point de m'y asseoir. Je fus rejoindre mon gouverneur ; il me tourmenta pour assister au dessert du prince ; il eut beaucoup de peine à m'y déterminer. J'y consentis enfin. Lorsque le prince me vit entrer, il me dit :
« Mon petit ami, voulez-vous manger des fruits ?
- Je remercie V.A., lui répondis-je, je suis ici chez moi, et me suis fait servir à déjeuner. »
Le prince se mit en chasse, et moi j'allai prendre mes leçons. »

L'éducation du jeune Stanislas fut assez frivole ; ses deux gouverneurs allemands lui laissèrent oublier le peu de latin qu'il avait appris en pension ; en récompense ils lui apprirent leur langue, la musique, le dessin, et lui donnèrent quelques notions de physique et de chimie. Dans un voyage qu'il fit fort jeune en Angleterre, il étudia l'anglais pendant un an à l'université d'Oxford. Peu de temps après, son père le mena en Suisse, en Italie, et il apprit si bien la langue de ce dernier pays qu'on le prenait pour un italien. Ce fut au retour de Stanislas que Rousseau vint s'établir à Ermenonville.

On voit dans les détails qui précèdent qu'on a fort exagéré la part que ce grand écrivain eut à l'éducation de ce jeune homme. Au surplus, dans les Souvenirs qui paraissent fort véridiques, Stanislas de Girardin rectifie l'opinion à cet égard : « j'aimais beaucoup Jean-Jacques, dit-il, sans être encore en état d'apprécier toute l'étendue de son mérite. De tous ses ouvrages il ne m'avait jamais été permis de lire que son Emile. Je le voyais deux à trois fois par semaine, c'était un plaisir pour tous les deux de faire de la musique ensemble. »

Celui des fils du marquis de Girardin qui accompagnait le plus fréquemment Rousseau dans ses promenades s'appelait Amable ; et, comme cet enfant extrêmement sauvage lui indiquait toujours les chemins les plus isolés, Rousseau l'aimait beaucoup et l'appelait son petit gouverneur.


Stanislas de Girardin, vicomte d'Ermenonville
en sous-lieutenant du régiment « colonel-général dragons ».

À la mort de Jean-Jacques, Stanislas, qui était âgé de seize ans, entra en qualité de cadet gentilhomme, dans le régiment colonel-général de dragons alors en garnison à Vitry. Il se rendit à Paris en 1781, pour assister aux noces de sa sœur avec le comte de Vassy (le roi et les princes signèrent le contrat. A ce propos, Girardin, dans ses Souvenirs, rappelle que M le duc d'Angoulême, qui n'avait encore que quatre ans, « a été enchanté de signer. C'était le seul de toute la famille qui eût une écriture lisible. Quand il eût quitté la plume pour reprendre son sabot qu'il avait laissé, nous passâmes chez madame Elisabeth. ») ; et il est assez curieux de lire dans les Souvenirs écrits à cette époque les sentiments qu'inspira à un jeune adepte de Jean-Jacques la vue de cette capitale qu'il avait quittée depuis son enfance.

« La partie la plus nombreuse de la population, celle qui n'a point de fortune, est aussi la plus opprimée… Mais il est un terme où s'arrête l'injustice ; et quand la mesure est pleine il faut qu'elle déborde. Cet abus de l'autorité, ces vexations de toute espèce, réuniront enfin la masse des opprimés plus forts que ceux qui les oppriment ; ils se vengeront sur tout le monde sans distinguer l'innocent du coupable, ni ceux qui leur auront fait du bien d'avec ceux qui leur auront fait du mal. Des flots de sang couleront, et le royaume sera plongé dans les horreurs de l'anarchie : telle est pourtant ma chère patrie ! le triste sort qui te menace. »

De colonel-général, Stanislas de Girardin était entré dans le reine-dragons en qualité de sous-lieutenant. A dix-huit ans, il avait été nommé capitaine dans trois régiments ; mais, comme il avait des parents attachés au Palais-Royal, il préféra Chartres-dragons.

Les évènements de 1789 arrivèrent ; ses principes philosophiques le rendirent fort partisan des premiers symptômes de la révolution. Nommé au mois de mars 1789, député du tiers-état à l'assemblée bailliagère de Senlis, il coopéra à la rédaction des cahiers de ce bailliage, et insista particulièrement sur la suppression des capitaineries de chasse. « J'avais toujours sur le cœur, dit-il dans son journal, la réflexion du prince de Condé sur l'inscription de la baraque du charbonnier. »

Dans l'assemblée de Senlis, il donna le signal de l'opposition qui éclata contre l'arrêt du conseil, par lequel les électeurs du troisième ordre devaient être réduits au quart. L'intervention du duc de Lévis, grand-bailli de Senlis, fit triompher la volonté des ministres. Girardin, après avoir protesté, se retira de l'assemblée : une lettre de cachet fut lancée contre lui, mais on n'osa la mettre à exécution. C'est alors que le duc d'Orléans lui offrit sa procuration pour le bailliage de Vitry-le-François. « Vous y porterez mes cahiers, lui dit le prince, et vous aurez un billet à la loterie qu'on y tirera. »

Les assemblées de Vitry avaient déjà commencé leurs opérations quand Girardin arriva. Le duc de Coigny présidait celle de la noblesse. La présence du nouveau venu le surprit et l'inquiéta : « Je dérangeai, dit Girardin, une assemblée de famille et je devins un véritable trouble-fête. » Il y donna communication de ces fameux cahiers du duc d'Orléans, rédigés par l'abbé Sieyès, et qui eurent une si grande influence sur la conduite des assemblées électorales. Néanmoins il ne parvint pas à se faire élire député, ayant obtenu seulement une cinquantaine de voix parmi les électeurs du tiers-état. Il alla rejoindre son régiment qui était en garnison au Mans ; et, quelques jours après le 14 juillet, les habitants de cette ville lui offrirent la cocarde nationale en lui disant : « Elève de Jean-Jacques, ton patriotisme te rend digne de la porter. » Girardin suivit, en l'acceptant, l'exemple du comte de Valence, son colonel.

Bientôt les habitants du Mans le nommèrent commandant de leur garde nationale à cheval, et membre de leur conseil municipal. Ces deux places le mirent à portée de rendre quelques services sous le rapport de la tranquillité publique et sous celui des subsistances ; aussi, par une délibération authentique du 7 décembre 1789, les Manceaux décernèrent-ils à Girardin le titre de citoyen du Mans. Ce fut vers cette époque qu'il publia un écrit intitulé : Lettre du vicomte d'Ermenonville à M***, dans lequel il professait les opinions les plus libérales. Peu de temps après, il obtint un congé ; et, sans avoir quitté le service ni donné sa démission, il cessa d'être employé. « Le métier des armes, dit-il, dans ses Souvenirs, n'ayant jamais été dans mes goûts, je n'étais qu'un officier très médiocre, et ne savais juste que ce qu'il me fallait savoir pour n'être pas continuellement aux arrêts. Au reste, je n'ai jamais été puni. »

 

Dès ce moment tout entier à la politique, il se rendit à Paris, où il suivit les discussions de l'assemblée constituante, avec un intérêt si vif que, pour mieux se les graver dans la mémoire, il en rédigeait un journal détaillé (ce journal existe dans les manuscrits de Girardin, depuis 1790 jusqu'en août 1791.) Ses soirées étaient souvent consacrées à entendre les discussions des deux clubs dont il était membre (celui des Jacobins ou de quatre-vingt-neuf et celui de Valois) ; mais la plupart du temps il se bornait au rôle d'auditeur. C'est au district des Filles-Saint-Thomas qu'il s'exerçait à parler, et il le faisait avec succès. Garde national zélé, il était de service au mois d'avril 1790, lorsque l'abbé Maury manqua d'être assassiné pour avoir appuyé la motion de dom Gerle tendant à ce que la religion catholique fut déclarée la religion dominante. Girardin faisait même partie de la patrouille qui contribua à sauver cet orateur de la fureur du peuple. Vivant dans l'intimité avec Sieyès, Mirabeau, en un mot avec tous les meneurs de la révolution, il était fort assidu au Palais-Royal.

Le département de l'Oise le choisit au mois d'avril 1790, pour présider son administration centrale, et, en cette qualité, il fut chargé, au mois de mai suivant de présenter une adresse au roi.

Présidant l'assemblée électorale de ce même département, Girardin concourt à l'élection de l'évêque constitutionnel Massieu, nommé au siège de Beauvais, devenu vacant par le refus qu'avait fait du serment M de La Rochefoucauld. Cette élection avait été tumultueuse ; et ce ne fut pas sans peine et sans péril que Girardin parvint à installer le nouvel évêque dans une ville « où, comme il le dit lui-même dans ses Souvenirs, la révolution avait si peu de partisans. » (Retour haut de page)

Assemblée législative, Convention, prison, Directoire, 18 brumaire

Le 1° septembre 1791, les électeurs du département de l'Oise le nommèrent député à l'assemblée législative, et il leur dit, en terminant son allocution : « Invariablement attaché aux principes puisés dans les préceptes de mon vertueux, de mon digne maître, J-J Rousseau, je jure de consacrer tous les instants de ma vie au bonheur de la patrie et à la cause du peuple. »

Avant de retracer la conduite de Girardin à l'assemblée législative, il paraît curieux de présenter le jugement que Condorcet porta sur les débuts de ce député. « M Stanislas de Girardin, dit-il, destiné pour ainsi dire à être orateur, a commencé comme tous les jeunes gens par avoir trop d'emphase, parce que l'emphase est dans l'éloquence ce que l'énergie est dans le caractère. Il s'écriait : « Il est bien étonnant que les soldats de la loi ne témoignent aucun respect pour les délibérations des législateurs. » Il se permettait des plaisanteries naïves : « J'use des droits que plusieurs membres ont comme moi de dire librement des absurdités. » Il aimait à produire de grandes émotions ; aussi demandait-il toujours à mourir, à périr, à s'ensevelir. »

Dans cette juvénilité qui caractérisa toujours le talent de Stanislas de Girardin, même à la fin de sa carrière législative, on peut trouver l'explication et l'excuse de ses erreurs politiques. Quoi qu'il en soit, il siégea d'abord à l'extrême gauche, et se distingua parmi les plus ardents adversaires de la royauté. Il appuya la proposition de supprimer à l'égard du roi les titres de sire et de majesté ; il vota la conservation du traitement des prêtres qui se marieraient ; se prononça fortement contre l'émigration, et repoussa l'ajournement du décret de déchéance proposé contre Monsieur, à raison de son droit à la régence, dans le cas où il ne rentrerait pas en France avant le terme fixé par l'assemblée, c'est-à-dire dans le délai d'un mois. Le député Ramond ayant demandé l'ajournement de cette question : « C'est ici l'exécution de la loi constitutionnelle répondit Girardin ; il n'y a pas lieu à discussion ni à ajournement. Je demande l'exécution de la loi. Vous n'avez que trop tardé à remplir votre devoir et à obéir à vos serments. »

Nommé secrétaire le 10 janvier 1792, il demanda que le ministre de la justice vint rendre compte à l'assemblée des mesures prises pour mettre la haute cour nationale en activité ; et que celui de l'intérieur se rendit également à l'assemblée pour exposer la situation du royaume. Il termina en réclamant qu'on fit incessamment le rapport sur les congrégations séculières : « car véritablement, ajouta-t-il, ce sont les nids de l'aristocratie sacerdotale. »

Le 8 mars, il défendit le général Puget de Barbantane, son parent, commandant à Aix, accusé par le ministre de la guerre Louis de Narbonne, à l'occasion du désarmement du régiment d'Ernest. « Sans l'extrême prudence de cet officier, qui s'est exposé à tous les dangers pour empêcher le sang de couler, dit Girardin, il eût été répandu à grands flots dans cette malheureuse cité. Cela sans doute ne peut donner lieu à aucun reproche ; mais les torts de M de Barbantane sont graves ; il fut patriote avant la révolution ; il n'a jamais varié depuis. Il appartient à une société (les jacobins) persécutée, même par les puissances étrangères. »

Le surlendemain, Louis XVI, ayant fait connaître qu'il avait destitué Narbonne, et jugé Bertrand-Moleville toujours digne de sa confiance, Girardin avança que l'inertie du ministère était la cause des troubles des départements, et il demanda l'accusation des ministres. « Les rapports inculpent particulièrement l'un d'eux, ajouta-t-il, qui paraît être plutôt le ministre de Léopold que celui de Louis XVI. »

Le 14 avril il demanda qu'on ne lût à l'assemblée aucune lettre du roi, qu'elle ne fût contresignée par un ministre. A la séance du 3 mai, il prit deux fois la parole pour s'opposer au décret d'accusation proposé contre Marat, éditeur de l'Ami du peuple ; il s'étonna qu'il ne fût pas question de poursuivre aussi un autre journal, l'Ami du roi, non moins incendiaire dans un sens opposé. « Si les lois étaient exécutées, dit-il, vous n'auriez pas à vous occuper de Marat… L'assemblée n'aurait pas à s'occuper des malheurs qui peuvent résulter des journaux qui prêchent l'assassinat, comme elle n'aurait pas à s'affliger d'apprendre qu'il en est d'autres qui se réjouissent des malheurs de la France, et qu'il est de mauvais citoyens qui se délectent à les lire. »

Il s'éleva en outre contre les hommes qui seraient « assez lâches, assez vils, pour profiter de ces circonstances, pour enlever à la nation la liberté de la presse. »

Il termina en prenant la défense des généraux Dillon et Biron, qui étaient alors en butte aux accusations du parti jacobin. C'est de cette époque que date le changement de conduite par lequel Girardin encourut, au péril de sa vie, la réprobation des révolutionnaires. Déjà il avait exprimé à la tribune les sentiments les plus généreux en demandant, le 13 octobre 1791, la suppression du comité des lettres de cachet ; puis en combattant fortement, trois jours après, la motion de faire imprimer les noms des officiers qui avaient quitté leur corps, disant que c'était aux tyrans seuls à dresser des tables de proscription.

Mais dès les premiers mois de 1792, effrayé des progrès ou plutôt des envahissements du parti démagogique, il se rapprocha insensiblement du côté droit. Il combattit avec chaleur la tyrannie des passeports, la confiscation des biens, la déportation des ecclésiastiques non assermentés.

Mais de tous ses discours à l'assemblée législative, le plus remarquable est celui qu'il prononça dans la séance du 30 mai contre le licenciement de la garde constitutionnelle du roi. « Si d'un côté, dit-il, on prêche l'assassinat contre les membres de l'assemblée nationale, de l'autre on prêche le régicide. Qui ne voit qu'il existe deux factions ? l'une qui veut donner au roi plus qu'il n'a, l'autre lui donner moins. »
Plus loin, dans le même discours, saisi d'une inspiration toute prophétique, il ajouta en se tournant vers le côté de l'assemblée désigné sous le nom de la montagne : « vous venez enfin de déchirer totalement le voile qui couvrait encore l'insurrection organisée contre le trône. Pour en assurer le succès, vous voulez commencer par enlever au roi les défenseurs que la loi lui a donnés, et vous proposez en conséquence de licencier cette garde constitutionnelle ; mais si vous licenciez cette garde, craignez les rapprochements auxquels ce licenciement donnera lieu. Craignez surtout que l'on ne se rappelle une époque bien fameuse dans l'histoire d'Angleterre, époque à laquelle la garde d'un de ses rois fut licenciée. »
Cette phrase, accueillie par les murmures de la montagne, produisit une vive impression. La séance ouverte à quatre heures du soir, ne fut levée qu'à cinq heures du matin.

Six heures n'étaient pas sonnées, et Girardin à peine rentré chez lui, qu'un officier supérieur de la garde du roi se présenta pour lui parler au nom de Louis XVI. « Le roi, lui dit-il, a su tout ce que vous avez fait d'efforts inutiles pour empêcher le licenciement de sa garde. Une phrase de votre discours lui a paru mériter surtout une attention toute particulière ; et c'est pour vous demander ce qu'il doit faire, dans une circonstance aussi grave, qu'il m'a ordonné de me présenter chez vous. » « --Il doit, monsieur, monter à cheval, sans perdre un instant, se mettre à la tête de sa garde, traverser le jardin des Tuileries, et gagner la ville de Rouen, par la route de Saint-Germain. A Rouen, il protestera contre le licenciement de sa garde, déclarera que l'assemblée n'avait pas le droit de la prononcer ; en conséquence, il la dissoudra. »
Cet avis ne fut pas suivi ; mais il fit une telle impression sur Louis XVI, que Girardin, en racontant ce trait de sa vie, lui attribuait en partie la résistance opiniâtre que le roi opposa à la sanction du décret de licenciement. « Le général Dumouriez, ajoutait-il, qui en qualité de ministre de la guerre, soumit ce décret à la sanction de Louis XVI, a déclaré dans ses Mémoires qu'il n'a jamais su la cause d'une résistance qu'il n'a pu vaincre qu'avec une peine extrême : j'aurais pu la lui expliquer en lui racontant cette anecdote. »

Le 6 juin, Girardin s'opposa au projet de fédération et à la formation d'un camp sous Paris, qu'on avait imaginés pour détruire plus promptement le gouvernement du roi. Ducos l'interrompit en l'accusant de prêcher pour la guerre civile. Cette conversion graduelle finit par rendre Girardin suspect et odieux au parti républicain.

Cependant l'assemblée lui donna une preuve d'estime en l'appelant le 24 juin aux honneurs de la présidence.

C'était quatre jours après une funeste journée. Le 25, les citoyens du faubourg Saint-Antoine vinrent présenter à la barre une pétition tendant à la déchéance du roi. Girardin, dans sa réponse, essaya de leur faire sentir que du maintien de la constitution dépendait le salut du peuple ; mais ces paroles faisaient peu d'impression sur le parti qui ne songeait qu'à renverser cette même constitution dans le roi, qui en était le chef.

Le 6 juillet, lorsque Louis XVI se rendit à cette séance remarquable, où tous les députés jurèrent le maintien de la monarchie, Girardin adressa à ce prince quelques paroles pleines de convenance. Dans les discussions relatives à Lafayette et au ministre Terrier du Monciel, il eut l'honneur d'être accusé de partialité par les impatients adversaires de ces deux fonctionnaires.

Le 16 juillet, une députation de fédérés ayant présenté une pétition pour demander la suspension du pouvoir royal, et la mise en accusation de Lafayette, Girardin s'opposât à ce que l'on passât à l'ordre du jour sur cette pétition : il voulait qu'elle fut écartée par une désapprobation plus formelle. « On ne peut, s'écria-t-il, passer à l'ordre du jour sur la désorganisation du royaume ; on ne peut passer à l'ordre du jour sur les crimes de certains jacobins, car c'est là leur affreux langage. »
Ces paroles excitèrent les vociférations des tribunes et de la Montagne. Bazire et Merlin s'avancèrent contre Girardin, Merlin le menaçant d'un pistolet qu'il tenait à la main.

Girardin, qu'entourèrent ses amis, ne se laissa pas intimider ; et malgré les cris forcenés « à l'Abbaye ! » il dénonça la présence d'un garde national qui, sans être membre de l'assemblée, venait de se lever et de délibérer sur l'ordre du jour. Il se plaignit en même temps des paroles inconvenantes que lui avait adressées Bazire, et des menaces que lui avait faites Merlin.

Le 4 août, il exprima, par une amère ironie, l'indignation que lui causait la pétition des habitants d'une section de Paris, qui venaient déposer divers objets d'équipement, dont le prix devait être employé à la défense de la patrie. « Je demande, dit-il, l'impression de la pétition qui vient de vous être lue et son envoi aux quatre-vingt-trois départements. Il me parait extrêmement utile que nos commettants sachent qu'une section de Paris veut bien encore permettre au corps législatif de sauver la nation française. Il faut enfin que l'Assemblée nationale fasse respecter la souveraineté du peuple ou qu'elle s'ensevelisse sous les coups des factieux. » Ce dernier mot excita contre l'orateur un violent orage. Le député Grangeneuve demanda son rappel à l'ordre. Le courage avec lequel Girardin défendit ensuite Lafayette l'exposa aux plus grands dangers.

Au sortir de la séance du 8 août, il faillit être assassiné. Le lendemain il se plaignit à l'assemblée : « Hier, dit-il, j'ai été frappé dans le lieu même de vos séances. - En quel endroit, demandèrent ironiquement plusieurs députés ? - Par derrière, répondit-il, les lâches ne frappent jamais autrement, et sans M Jucry, mon collègue, je ne pourrais rendre compte aujourd'hui des insultes qui m'ont été faites… Il nous faut messieurs une liberté entière d'opinion. Je déclare donc à la nation de laquelle je tiens mes pouvoirs que je ne puis voter davantage, si le corps législatif ne prend les moyens qui nous peuvent donner liberté et sureté. »

Depuis le 10 août, il s'abstint de monter à la tribune ; cependant il fut assez heureux, ce jour même, pour prendre part à la rédaction du décret qui sauva une partie des garde-suisses.

La session allait finir, et l'assemblée législative allait être remplacée par la Convention. Objet d'une persécution personnelle, qui le menacerait du jour où il cesserait d'être inviolable, Girardin dut à l'amitié de M Maret (duc de Bassano) une mission du département des affaires étrangères pour l'Angleterre. Cette mission, datée du 25 septembre 1792, n'avait d'autre objet que de mettre sa vie en sureté. Là, il retrouva Talleyrand et Chauvelin. Un soir qu'il dinait avec Fox, on fut frappé de la grande ressemblance qu'il avait avec cet illustre anglais. Elle était si remarquable, qu'après la mort de Girardin, Horace Vernet s'est servi d'un portrait de Fox pour faire revivre sur la toile les traits du député français.

Les dispositions hostiles du cabinet de Saint-James envers la France n'ayant pas permis à Girardin de prolonger son séjour à Londres, il revint à Paris, où il arriva dans la nuit du 21 janvier 1793. Il avait appris le matin, au Bourget, que l'échafaud était dressé pour l'infortuné Louis XVI : il attendit la fin du jour pour rentrer dans la capitale ; et alla chercher asile dans une maison de la rue Blanche. On venait pour l'arrêter, lorsqu'il se sauva par une fenêtre. Alors il se réfugia dans la rue du Bout-du-Monde, chez une brave femme qui lui avait servi de bonne pendant son enfance. Elle le recueillit avec empressement ; mais un jour, elle entre pâle et tremblante dans la chambre où il était caché, et lui annonce qu'elle est accusée d'avoir recélé un aristocrate, et qu'on parle d'une visite domiciliaire. Stanislas attend la nuit, et quitte ce refuge pour en chercher un autre auprès de son père à Ermenonville. De là il se rendit chez son oncle, le baron de Baye, près de Sézanne. Il ne tarda pas a y être arrêté avec ses deux frères, par ordre du comité de salut public, et il fut détenu dans la prison de cette petite ville. Girardin, ni ses frères n'avaient oublié Jean-Jacques : ils se souvinrent d'Emile, et se firent menuisiers. Un atelier fut établi par eux dans la prison ; ils travaillèrent pour les menuisiers de la ville, qui devinrent leurs protecteurs et leur rendirent des services essentiels en beaucoup de circonstances.

Enfin, le 9 thermidor arriva ; mais ce ne fut que six semaines après que Girardin et ses frères furent rendus à la liberté.

Nommé alors par le comité de salut public, membre du district de Senlis, il déclara ne pouvoir remplir les fonctions, parce qu'il ne voulait pas contribuer à faire exécuter les lois spoliatrices et sanguinaires qui subsistaient encore. On le menaça d'une nouvelle captivité s'il n'acceptait pas ; Girardin répondit : « Ramenez-moi aux carrières si cela vous convient. »

Sous le Directoire, en avril 1798, Girardin, appelé par le suffrage de ses concitoyens, ne crut pas devoir refuser les fonctions d'administrateur du département de l'Oise, bien que la plupart des lois révolutionnaires qui l'avaient éloigné de cet emploi, quatre ans auparavant, fussent encore en vigueur ; mais, comme il ne mit pas beaucoup de zèle à les exécuter, il fut destitué environ deux après par un arrêté du Directoire. Dans le considérant de cet arrêté, Girardin était accusé « d'entraver, par des pratiques sourdes, la marche de ses collègues, et de chercher à surprendre leur religion ; de travailler, par des intrigues, à propager les principes contraires à l'égalité ; enfin, d'avoir par ses liaisons habituelles avec des hommes notoirement connus par leur royalisme, perdu la confiance nécessaire à un administrateur. » En vain Girardin se rendit-il à Paris, pour faire révoquer cette destitution, en protestant de son attachement à la république ; en vain Talleyrand et le ministre de l'intérieur, François de Neufchâteau, qui avait contribué à sa nomination, voulurent-ils agir en sa faveur auprès du Directoire, tout fut inutile. Le directeur Merlin, qui était le véritable auteur de la destitution, ne voulut pas même entendre sa justification : « Vous ne persuaderez pas, avait-il dit, qu'il puisse être attaché à l'ordre de choses actuel ; il suffit de lire ses discours de juillet 1792 pour n'en point douter. »

Revenu alors à Ermenonville, Girardin forma des liaisons de voisinage, devenues bientôt des rapports d'intimité, avec Joseph Bonaparte, qui venait d'acheter la belle terre de Mortefontaine. Napoléon Bonaparte était en Egypte ; et Girardin ne fut pas des derniers à fonder sur le retour de ce général l'espérance du rétablissement de l'ordre et de la paix en France.

Le 18 brumaire vint en conséquence l'arracher à sa retraite. Les consuls l'appelèrent à l'administration du département de l'Oise, et il se disposait à partir pour Beauvais, quand, le 22 décembre 1799, il fut nommé membre du tribunat. Le premier consul, qui était alors à Mortefontaine, chez son frère Joseph, alla chasser et déjeuner à Ermenonville. Girardin, qui dans ses souvenirs raconte cette visite, montre dans cette occasion le héros très maussade avec sa propre femme, Joséphine, parce qu'elle s'était mise à table sans l'attendre.

Visitant l'île des peupliers, Bonaparte s'arrêta devant le tombeau de Jean-Jacques, et dit :
« Il aurait mieux valu pour le repos de la France que cet homme n'eut pas existé.
-Et pourquoi, citoyen consul, dit Girardin ?
-C'est qu'il a préparé la révolution française.
-Je croyais, citoyen consul, que ce n'était pas à vous à vous plaindre de la révolution.
-Eh bien ! répliqua Bonaparte, l'avenir apprendra s'il n'eut pas mieux valu pour le repos de la terre, que ni Rousseau, ni moi, n'eussions jamais existé.
»

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Tribunat (1800)

Cependant, au tribunat (Les mémoires de Bourrienne contiennent la note suivante tirée des notes confidentielles données alors au premier consul sur les hommes marquants de la révolution : « Girardin a fait preuve de beaucoup de talent et de courage. C'est un des plus anciens et véritables amis de la liberté, un homme franc, loyal, sincèrement attaché à la république, ayant beaucoup d'instructions et de moyens. »), la conduite de Girardin continua de le rendre agréable au premier consul, mais elle lui a valu en même temps le reproche d'avoir fait partie de cette majorité qui donna le caractère d'un cercle de courtisans à une institution essentiellement démocratique.

À la séance du 5 janvier 1800, dans un discours sur la nécessité de promettre fidélité à la constitution (car, dit-il, « je ne viens point vous proposer d'en jurer le maintien ; je connais, et vous connaissez comme moi l'inutilité des serments ; ils sont sans puissance dans les pays où les idées superstitieuses sont sans force »), il établit que le tribunat n'avait point été institué pour être le foyer de l'opposition, mais bien le centre de la discussion ; puis il ajoutait : « la journée du 18 brumaire a ramené la révolution aux principes qui l'ont commencée ; puissions-nous les rappeler sans cesse dans cette enceinte, et faire renaître par là les belles discussions qui illustrèrent l'Assemblée constituante. Nous avons besoin de purifier cette enceinte par le bien que nous y ferons : car je suis loin de remercier celui ou ceux qui ont eu l'idée de conserver ce palais (le Palais-Royal) au tribunat. Si de cette fenêtre nous apercevons la place où le signe de la liberté fut arboré pour la première fois, nous voyons aussi celle d'où sont partis tous les crimes qui ensanglantèrent et souillèrent la révolution. Non, on ne saurait choisir un local plus inconvenant, sous les rapports de la morale et de la politique ; et qu'il me soit permis de ne point dire à ce sujet ma pensée tout entière ; mais je la dirai avec franchise, en déclarant avec certitude qu'il n'existe pas parmi nous un homme assez insensé pour croire de bonne foi qu'il pourrait parvenir, par des harangues véhémentes, à organiser des groupes de désorganisateurs, à agglomérer de nouveau les furies de la guillotine. L'expérience nous a appris à apprécier la popularité à sa juste valeur. »

Le 7 février suivant, il s'éleva contre les pétitions collectives, et contre la formation d'un comité permanent des pétitions. « Oui, dit-il, la révolution est finie ; et, pour qu'elle ne puisse pas recommencer, éloignons tout ce qui pourrait en ressusciter les convulsions : brisons, pour y parvenir, toutes les armes désorganisatrices ; et rappelons-nous que les plus dangereuses de toutes ont été les pétitions. » Il émit en même temps le vœu que, pour ramener les belles discussions qui illustrèrent l'Assemblée constituante (car c'était alors le mot d'ordre de Girardin et de ceux qui votaient comme lui), le tribunat se divisât en sections.

À la séance du 9 mars, lorsque le premier consul fit part au tribunat de ses propositions de paix au cabinet de Saint-James, Girardin saisit cette occasion pour déclamer contre la politique du ministère anglais, et pour faire le panégyrique du nouveau gouvernement de la France.

Après l'attentat du 3 nivôse, à la veille de la séance du 25 décembre, il défendit chaleureusement cette phrase de l'adresse au gouvernement, où il était dit que la vraie liberté tenait à la vie du premier consul. « Dans les beaux jours de la révolution, dit-il, à cette époque où elle était riche d'espérance et vierge encore de tous les crimes qui contribuèrent à la déshonorer, l'épithète de vraie, ajoutée au mot liberté, eut été absurde et insignifiante ; mais les forfaits et les malheurs, les assassinats judiciaires et les maisons d'arrêt, multipliés pendant un temps où l'on parlait de liberté, où l'on prétendait que les racines de son arbre devaient être arrosées de sang humain, devaient nous avoir appris qu'il existait deux espèces de liberté, l'une fausse, aussi loin de la vraie que le crime l'est de la vertu ; l'autre, vraie, fondée sur les lois, la justice, la sûreté, la propriété, celle enfin que nous désirions au 18 brumaire, etc. » Ces paroles furent écoutées avec beaucoup de défaveur, et le mot vraie fut rayé de l'adresse.

Quelques jours après (16 janvier 1801), Bonaparte invita à dîner Girardin ; et, comme il était fort mécontent de Fouché, il le consulta sur le choix d'un ministre de la police. Le tribun ne dissimula pas au premier consul que ce ministère lui paraissait une institution révolutionnaire bonne à supprimer ; puis il s'éleva contre le caractère et les principes de Fouché. Aux pressantes questions de son interlocuteur, il lui répondit en lui proposant de confier cet emploi à M Doulcet de Pontécoulant, alors préfet de la Dyle, ou bien au tribun Miot, tous deux disait-il, hommes dévoués laborieux et capables.

Les délibérations du tribunat n'avaient pas tellement absorbé Girardin qu'il n'eut pu au mois de novembre 1800, accompagner Joseph Bonaparte au congrès de Lunéville. On lit, dans ses Souvenirs, les détails d'une conversation diplomatique qu'il eut avec M Hope, secrétaire de la légation du comte de Cobentzl. Dans ce voyage, il revit avec plaisir le cabinet où, étant encore enfant, il venait quelquefois recevoir les caresses et les cadeaux de son auguste parrain, le bon roi Stanislas. De retour à Paris, il fut nommé membre de la commission chargée d'examiner le traité de Lunéville.

Le 24 février suivant, il vota l'adoption du projet portant réduction des justices de paix, et attaqua l'opinion contraire de Benjamin Constant, avec lequel il eut une vive altercation.

Au mois d'octobre, même année, dans la discussion orageuse à laquelle donna lieu en comité secret l'expression de sujet, insérée dans le traité de paix avec la Russie, Girardin prit deux fois la parole pour demander l'adoption pure et simple de ce traité, sans s'arrêter à cette expression, que d'ailleurs il s'attacha à justifier.

Le même jour, il fut mandé par le premier consul, qui l'interrogea sur ce qui s'était passé dans le comité secret. Bonaparte paraissait fort irrité de ce que le traité de paix avait eu contre lui quatorze voix, et il manifestait ses craintes de ne pouvoir compter sur la majorité du tribunat. Girardin s'efforça de le rassurer en certifiant que le choix du bureau et la nomination des commissions étaient choses convenues d'avance, ainsi que les délibérations. Il s'efforça ensuite de détruire les préventions du premier consul contre plusieurs membres, entre autres, Bailleul et Siméon.

Tant de zèle conduisit Girardin à la présidence du tribunat, le 22 mars 1802.

Le 27, il alla à la tête de ses collègues féliciter le premier consul à l'occasion du traité d'Amiens.

Le 26 avril, Carion de Nisas, en combattant le projet de loi sur l'instruction publique, avait fait une violente sortie contre les écrits et la personne de J.-J. Rousseau. Girardin demanda la parole : « Si J.-J. Rousseau était vivant, dit-il, il dédaignerait d'élever jusqu'à lui les injures qui viennent de lui être prodiguées, mais et surtout d'y répondre. Je suivrai l'exemple que mon maître m'aurait donné ; mais, comme son disciple, je ne puis m'empêcher de demander au tribunat, dans le cas où il jugerait à propos d'ordonner l'impression du discours qu'il vient d'entendre, la suppression des reproches flétrissants adressés au grand homme que l'Europe honore et admire. »

Le 28 mai, il fit sur l'administration forestière, un rapport très étendu, qui obtint le suffrage de tous les hommes versés dans cette matière.

Le lendemain, il vota l'établissement de la Légion-d'Honneur, et fut désigné, avec Lucien Bonaparte et Fréville, pour aller porter le projet de loi au corps législatif. Dans son discours adressé à cette assemblée, et dont elle vota l'impression, Girardin fit l'apologie de l'institution nouvelle, et s'attacha surtout à démontrer qu'elle n'était pas contraire à la constitution. Dans ses Souvenirs, il se donne comme ayant contribué à suggérer à Napoléon l'idée première de la création d'un ordre distingué, projet qui lui avait été remis par un de ses amis, et qu'il avait transmis à Joseph, lequel l'avait soumis au premier consul. Bonaparte qui se plaisait alors à consulter Girardin, dont la franchise un peu brusque l'éclairait, ne manqua pas de lui parler d'avance du concordat.
« Si vous voulez absolument rétablir la religion catholique, vous serez obligé d'aller à la messe, dit l'élève de Rousseau au consul.
-Cela peut être.
-Mais vous contraindrez tous les fonctionnaires publics à y assister.
-Quelle folie !
-Non, citoyen consul, cela sera, parce que cela vous paraitra nécessaire ; et ce que je vous demande dès aujourd'hui, c'est de vouloir bien attacher d'excellents musiciens à votre chapelle, parce qu'une bonne musique est un remède contre l'ennui ; et que la messe, que nous avons perdu l'habitude d'entendre, pourrait nous paraître une chose très ennuyeuse. »

Au mois de juin 1803, Girardin fit partie de la députation du tribunat qui se rendit à Saint-Cloud, auprès du premier consul, à l'occasion de la rupture avec l'Angleterre. Bonaparte eut à ce sujet, avec les membres de la députation, un entretien confidentiel, que Girardin rapporte fort au long dans ses Souvenirs, et dans lequel il lança quelques-unes de ces paroles incisives qui le faisaient toujours écouter volontiers par le premier consul. Il lui représenta combien sa prétention d'enchaîner, par une convention diplomatique, la liberté de la presse en Angleterre, était contraire aux lois de ce pays. Girardin était alors un des membres les plus assidus de la nouvelle cour : il quittait presque point Joseph, qui lui témoignait une véritable amitié. Etant à Morte-Fontaine, le 7 novembre, il eut l'épaule gauche démise, comme il faisait une partie de barres avec mesdames Murat et Hortense Beauharnais.

Quelques mois après, le 15 janvier 1804, on le voit encore, dans les Souvenirs, prendre part à une conversation très curieuse, entre le premier consul, Lebrun, Portalis, et quelques autres dignitaires, sur la liberté de la presse, et citer, en preuve du peu de danger des publications dictées par l'esprit d'opposition, l'Esprit de l'Histoire, et le poème de la Pitié.

Napoléon ayant alors offert à son frère Joseph le commandement du 4° régiment de ligne, Joseph, qui venait de refuser la présidence du sénat, hésitait à accepter. Girardin lui montra l'inconvenance d'un pareil refus au moment où la guerre se préparait.
« Vous ressemblez, mon cher Girardin, lui dit Joseph, aux prédicateurs qui disent : Faites ce que je ne ferai pas. Si j'accepte, viendrez-vous avec moi ?
-Sans doute, reprit Girardin ; si j'étais capitaine de dragons en 1789, on peut bien me faire en 1803, capitaine d'infanterie. »
Joseph en fit sur-le-champ la demande au ministre de la guerre, Berthier, qui, toujours courtisan, offrit le grade de chef de bataillon à Girardin ; mais celui-ci eut le bon esprit de refuser un avancement qui pouvait exciter la jalousie dans l'armée. Quant à Bonaparte, il fut tellement satisfait, qu'il dicta lui-même le brevet, et Mme Murat envoya à Girardin les épaulettes de capitaine, accompagnées d'un billet gracieux, dans lequel elle lui témoignait l'espoir qu'il ne les garderait pas longtemps.

À la première distribution des croix de la Légion-d'Honneur, il reçut celle de commandant, et fut fait capitaine d'état major lorsque Joseph quitta le 4° régiment pour devenir général.

Ce fut durant leur séjour à Boulogne qu'eut lieu dans le sein du tribunat la fameuse délibération qui éleva Bonaparte à l'empire. Il est curieux de lire dans les Souvenirs de Girardin les lettres qu'il reçut à ce sujet ; il ne l'est pas moins de voir un simple capitaine en correspondance avec les premiers personnages de l'état. Joseph, qui allait devenir prince, s'occupait de former sa maison, et Dieu sait combien de solliciteurs s'adressèrent à son ami !
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Premier écuyer du roi de Naples

En 1806, Joseph ayant été désigné pour commander l'armée destinée à la conquête du royaume de Naples, Girardin le suivit en qualité de premier écuyer, et reçut en arrivant à Rome le grade de chef de bataillon : ce fut en cette qualité qu'il entra dans Naples à la tête de la garde du prince, qui avait pris le titre de roi.

Quelques mois après, Girardin mérita le grade de colonel par sa brillante conduite au siège de Gaëte.

À la fin de l'année 1806, il voulut soumettre à son prince le compte général des dépenses de ses écuries. Ces détails n'étaient pas fort récréatifs, et Joseph éludait toujours en lui disant :
« De grâce, mon très cher, je m'en rapporte à vous.
-Non, sire, lui répondit Girardin, d'un ton sérieux : il ne vous appartient point de ne pas m'entendre. Ce n'est ni votre argent, ni le mien qui a été dépensé : c'est l'argent de vos peuples ; et qu'auriez-vous à répondre s'ils venaient à vous dire que cet argent a été dilapidé ! Je ne vous rends des comptes que parce que vous en devez à vos peuples. »
Frappé de cette observation, le roi de Naples écouta en silence le rigide écuyer, et approuva le compte.

Cependant, il manquait d'argent : il chargea Girardin d'aller en Hollande négocier un emprunt de six millions.

Chemin faisant (février 1807), l'émissaire de Joseph fut admis à l'audience de Pie VII, près duquel il avait la mission de faire reconnaître son patron comme roi de Naples. Le Saint-Père, lorsque Girardin se servit de cette expression le roi mon maître, l'interrompit pour dire le frère de Napoléon :
« car, ajouta Pie VII, je ne puis le reconnaître pour roi de Naples tant que Ferdinand existe. »

En passant à Paris (avril), Girardin demanda au ministre de l'intérieur de replacer les cendres de Rousseau à Ermenonville. « Nous verrons, lui répondit Crétet, quand il sera question de faire sortir Rousseau du Panthéon. »

Arrivé en Hollande, l'envoyé de Joseph, fort bien accueilli par le roi Louis Bonaparte, et le bonheur d'obtenir de la maison Hope l'emprunt qu'il était chargé de négocier. Après ce service important, Girardin, de retour à Naples, éprouva l'ingratitude si naturelle aux princes. Napoléon s'était rendu à Venise. Joseph partit de Naples (décembre) pour aller voir son frère : il obtint de lui des faveurs signalées pour d'autres serviteurs ; mais quand Girardin manifesta le désir d'être nommé membre du sénat, Joseph lui répondit que non seulement l'empereur n'y était pas disposé, mais qu'il hésitait même à le conserver au corps législatif où, sur la présentation du collège électoral du Calvados, le sénat venait d'appeler Girardin. Celui-ci, dans une audience qu'il eut de Napoléon, ne recueillit que des réponses vagues, et seul, de tous les présidents de section du tribunat, il se trouva dans la dissolution de ce corps, sans nul avancement dans la carrière politique. Cependant, il vivait toujours dans l'intimité de Joseph.

Au mois de février 1808, quand ce roi institua l'ordre des Deux-Siciles, il demanda à Girardin de lui désigner les personnes auxquelles il donnerait les grands cordons.
« Masséna, lui dit Girardin, doit être placé en tête de la liste : vous lui devez la conquête du royaume de Naples.
-Non, monsieur, je ne le lui donnerai pas. Que voulez-vous ? Les rois sont des hommes ; ils ont leurs faiblesses ; et si la mienne était justement d'empêcher que la nomination de Masséna ne réveillât ce souvenir ?
-Eh bien ! sire, si vous ne nommez pas Masséna, savez-vous comme on appellera votre ordre ? l'ordre de l'ingratitude. » A cette leçon sévère, Joseph sourit, et Masséna fut gratifié du grand-cordon, ainsi que Girardin.

Ces nominations ne furent faites qu'à Bayonne, au mois de juin 1808. Les nouveaux chevaliers se hâtèrent de paraître avec leurs décorations au château de Marrac. Girardin seul s'en abstint. Le roi Joseph lui en ayant témoigné de l'humeur, il répondit qu'en sa qualité de Français il ne croyait pas pouvoir se permettre de porter un ordre étranger, sans en avoir préalablement obtenu l'autorisation de l'empereur.

Quand il fut question pour Joseph d'échanger sa couronne de Naples contre le trône d'Espagne,
« vous consentirez à l'accepter ? lui dit Girardin.
-Sans doute ; pourquoi pas ?
-Parce qu'il faudrait nager dans le sang pour le consolider. Je sais qu'à la place de votre majesté, je ne sacrifierais pas un royaume comme celui de Naples (le seul qui puisse faire désirer le titre de roi) pour m'embarquer sur une mer orageuse et affronter les tempêtes que vous rencontrerez inévitablement au-delà des Pyrénées. »
Ces avis ne furent pas écoutés ; d'ailleurs Joseph était-il libre de ne point accepter la nouvelle position que lui assignait la politique de son frère ?

À son arrivée à Bayonne, Girardin tomba dangereusement malade, et il reçut de ce prince plusieurs visites amicales. Dans une de ces entrevues, il s'exprima très vertement sur la première proclamation que Joseph avait adressée aux Espagnols, et dans laquelle il s'était donné tous les titres qui précédaient le nom de Charles-Quint :
« Je ne croyais pas, dit Girardin, avoir autant de compliments à faire à V.M. ; et il me parait fort prudent à vous de prendre à la fois tant de couronnes, parce que toutes ne viendront pas sans doute à vous manquer. »
Joseph avait un vif désir de conserver Girardin auprès de sa personne ; mais, comme il croyait de sa politique de réserver exclusivement à la haute noblesse espagnole les grandes charges de sa cour, il se refusa de nommer son plus dévoué serviteur à celle de grand écuyer que celui-ci s'était flatté d'obtenir, ou à l'intendance générale de sa maison avec un titre de ministre qui l'égalât aux grands-officiers de la couronne.

Alors Girardin demanda à retourner en France ; et sur le refus du prince, qui lui dit que l'empereur voulait qu'il restât au moins un an en Espagne, il répondit :
« Si je pouvais ajouter une foi entière, sire, à ce que vous venez de me dire au nom de l'empereur, je vous quitterai à l'instant même et ce serait pour toujours. Les menaces m'irritent et ne m'épouvantent pas. L'empereur peut ne pas m'employer, il peut me faire emprisonner, me faire fusiller ; il peut enfin tout ce la force peut contre la faiblesse ; mais qu'il sache bien aussi que l'homme qui ne craint pas la mort ne craint pas sa puissance. »
Cette réponse hardie fut suivie d'une lettre dans laquelle Girardin demandait à se retirer.

Joseph fit une réponse affectueuse, bientôt suivie d'un nouvel entretien dans lequel ce prince lui dit :
« Venez avec moi sans titre et sans place : je vous le demande comme une nouvelle preuve de votre amitié.
-Vous venez, sire, de me rendre toute espèce de refus impossible, » répondit Girardin, à qui il ne restait plus qu'à obtenir le consentement de l'empereur.
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Général de brigade 8 juillet 1808

En se rendant à l'audience qu'il eut de Napoléon, le 8 juillet, il apprit qu'il venait d'être nommé comte et général de brigade.

Dans cet entretien qui fut fort long, Girardin protesta de son intention invariable de ne pas cesser d'être Français et de ne pas prêter serment au roi d'Espagne.
« Vous ferez bien, répondit Napoléon ; vous serez un français détaché près de sa personne ; vous remplirez en Espagne les fonctions de premier écuyer, ou celles qu'il lui plaira de vous confier ; enfin, vous lui serez utile, et ce mot renferme tout.
-Votre majesté, répliqua Girardin, me conservera donc en France ma place de membre du corps législatif ? »
En lui répondant affirmativement, l'empereur ajouta :
« Il faut avouer que vous n'avez jamais été gâté par l'avancement. »

Premier écuyer du roi Joseph à Madrid

Girardin accompagna donc le roi Joseph à Madrid, comme premier écuyer. Il eut besoin de beaucoup de fermeté pour contraindre à l'obéissance les officiers des écuries, et surtout pour empêcher leurs gaspillages. Dans les entretiens confidentiels qu'il avait avec Joseph, il ne cessait de combattre les illusions de ce prince qui croyait bonnement pouvoir s'appuyer moins sur les Français que sur les Espagnols.
« Vous ne devez, lui disait-il, vous regarder que le comme le vice-roi de Napoléon, et c'est uniquement en vous considérant comme tel que vous pourrez vous maintenir et devenir peut-être le successeur réel de Charles IV. Songez bien, ajouta t-il, que Napoléon est le tronc de l'arbre dont vos frères et vous êtes les branches. Si le tronc périt, les branches se dessèchent et tombent. Napoléon est tellement puissant, même dans votre capitale, qu'il vous ferait arrêter jusque dans votre palais.
-Par qui ? demanda le général Saligny présent à l'entretien.
-Par vous, général, oui par vous. Il n'est aucun de ses généraux qui osât lui désobéir ; il n'y a point de troupes ici qui puissent résister à ses ordres. »

Ces avis ne changèrent rien au plan de conduite de Joseph, qui ne songeait qu'à plaire aux Espagnols.
« Pourquoi, disait-il un jour à ses ministres, traitez-vous mieux Girardin que ses autres compatriotes ?
-Parce que nous savons que celui-là ne restera pas en Espagne, et qu'il retournera dans sa patrie. »

Il arrivait aussi que Girardin était mieux que tous les autres Français informé des nouvelles qui pouvaient intéresser la sûreté du roi. Ainsi, il fut le premier à lui annoncer la capitulation de Baylen, et la nécessité d'évacuer la capitale. N'ayant voulu quitter le palais que le dernier, il traversait seul les rues de Madrid, lorsqu'il fut arrêté par l'obstination des mules qui trainaient sa voiture. « Quand je serai parti, il n'y aura plus un seul Français à Madrid, dit-il aux Espagnols qui le regardaient ; ainsi aidez-moi à en sortir. » Ils s'y montrèrent fort disposés, et après l'avoir tiré d'embarras, ils lui souhaitèrent un bon voyage, ajoutant : surtout n'y revenez plus. A deux lieues de Madrid, il rejoignit le roi Joseph, et eut constamment pour lui les soins les plus attentifs. A Vittoria, ce prince forma avec une belle Espagnole une liaison que dans sa brusque franchise Girardin osa blâmer.

Depuis ce moment, le roi changea visiblement de conduite à l'égard de son premier écuyer, et, pour l'éloigner, saisit avec empressement le prétexte que lui fournit la mort du vieux marquis de Girardin. Stanislas partit de Vittoria le 3 octobre 1808. Arrivé à Paris, il fut sur-le-champ nommé par le corps législatif membre d'une députation chargée d'aller en Espagne complimenter l'empereur, puis le roi Joseph, des succès que venaient d'y remporter les Français, sous les ordres de Napoléon. La députation courut mille dangers pour arriver à Madrid, où Girardin trouva le roi Joseph fort irrité contre lui. Toutefois, après plusieurs entrevues, ce prince paraissait disposé à le reprendre à son service avec le titre de grand-écuyer ; mais il exigeait de lui qu'il prit la cocarde espagnole.
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Corps législatif (1809 à 1811)

Girardin ne voulut pas renoncer à la qualité de Français ; et, après avoir fait de tendres adieux à son ancien voisin d'Ermenonville, il repartit avec la députation dont il était membre, et qui rentra à Paris le 14 février 1809, sans avoir pu remplir sa mission auprès de Napoléon, déjà revenu en France.

Cependant l'empereur consentit à le recevoir aux Tuileries, mais seulement à huis clos.
« S. M., dit Girardin dans ses Souvenirs, nous fit sentir qu'il n'était pas dans une position à l'obliger de subir le supplice d'une harangue, et qu'il ne pouvait pas non plus nous condamner à la prononcer. »
Tout se réduisit à un entretien amical dans lequel Napoléon félicita Girardin d'avoir renoncé au service de Joseph, pour ne pas devenir Espagnol :
« Si vous l'aviez fait, ajouta l'empereur, vous eussiez pris un fort vilain titre ; car, toute réflexion faite, ce sont de vilaines gens que les Espagnols. Savez-vous à qui cette nation est redevable d'une réputation de loyauté et de bravoure qu'elle mérite si peu ? C'est à Corneille, Corneille le Grand ; il les a peints dans le Cid sous les couleurs les plus brillantes ; elles n'ont qu'un seul défaut, celui de manquer de vérité. »

Girardin reprit alors sa place au corps législatif, où il fut nommé, par l'empereur, président de la section de l'intérieur. Il fit au nom de cette commission permanente plusieurs rapports très remarquables : le 23 décembre, sur le projet de loi concernant les hospices et les bureaux de bienfaisance ; puis sur la vente des canaux ; le 14 février 1810 sur les fabriques des églises ; enfin le 21 avril sur les mines. Deux fois il fut porté candidat pour la présidence du corps législatif : la première fois le 16 janvier 1810. Le comte de Montesquiou lui fut préféré.

« Napoléon, dit Girardin dans ses Souvenirs, n'aurait pas vu avec sécurité au fauteuil un ancien président de l'assemblée législative en 1792. » Il fut aussi deux fois présenté pour le sénat conservateur par le département du Calvados ; mais il ne fut pas nommé.

L'empereur, tout en l'accueillant avec une considération particulière, ne le trouvait pas encore en ligne pour cette haute dignité ; il ne voulut pas même le faire conseiller d'état, et lui offrit seulement en octobre 1810, la préfecture de la Dyle. Girardin refusa, et le désir de n'avoir pas à exécuter les décrets tyranniques concernant les marchandises anglaises fut un des motifs honorables de ce refus.

Le roi Joseph étant arrivé à Paris le 15 mai 1811, il ne pouvoir se dispenser de se rendre auprès de ce prince qui lui fit un accueil assez froid, et lui annonça que l'empereur, désirant réunir Morte-Fontaine et Ermenonville, comptait payer trois millions cette dernière propriété ; mais ce projet n'eut pas de suite.

Girardin reprit en même temps, par ordre de Napoléon, son service de premier écuyer auprès de Joseph, comme prince français.
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Préfet 1812 à 1819

Le 21 mars 1812, il fut nommé préfet de la Seine-Inférieure, et ne refusa pas cette seconde préfecture de l'empire, qui pouvait le mener droit au conseil d'état. Les circonstances étaient difficiles ; la France en proie aux horreurs de la disette, était décimée par la conscription et ruinée par les réquisitions de guerre. Girardin, tout en exécutant ces lois barbares, se conduisit cependant de manière à mériter la reconnaissance de ses administrés.

Il adhéra le 3 avril 1814 à la déchéance de Bonaparte et au rappel des Bourbons qu'il annonça à son département par une proclamation très favorable aux changements qui venaient de s'opérer. Peu de temps après, il fut nommé chevalier de Saint-Louis et conservé dans sa préfecture, qu'il avait encore au 20 mars 1815.

Un décret impérial du 6 avril le fit passer à celle de Seine-et-Oise ; et le collège électoral de Rouen l'appela à la chambre des représentants. Lors de la formation du bureau de cette assemblée, il obtint plusieurs voix pour la vice-présidence. Il ne parut à la tribune que le 2 juillet pour demander l'ordre du jour sur la proposition de M. Saussay (de l'Ain), tendant à obtenir du gouvernement des détails précis sur la situation des affaires.

Girardin se trouvait à Paris lors de la seconde rentrée du roi ; et le 12 juillet, il fut rappelé à la préfecture de la Seine-Inférieure. Un général anglais commandait alors dans la capitale, et ce fut sur le passeport de cet étranger que Girardin put se rendre à sa destination. Trois semaines après, il fut destitué sur le rapport de M. Pasquier. On l'avait dénoncé comme auteur d'un pamphlet répandu avec profusion dans le mois d'avril précédent, et dont l'objet était de prouver que de nouvelles institutions voulaient de nouvelles dynasties. Un biographe dit à ce propos : « M. Pasquier, qui n'avait pas cru devoir accompagner le roi à Gand, pouvait savoir que M de Girardin n'était pas l'auteur de ce pamphlet. »

Peu de jours après sa destitution, l'empereur Alexandre lui envoya la croix de commandeur de Sainte-Anne, en récompense des soins qu'il avait prodigué aux troupes russes pendant leur séjour dans la Seine-Inférieure. Girardin vécut dans la retraite jusqu'au mois de février 1819, qu'un ministère semi-libéral l'appela à la préfecture de la Côte-d'Or. À Dijon comme à Rouen, il se montra administrateur vigilant, éclairé ; mais on lui a reproché d'avoir, pour réparer les destitutions faites depuis 1815, proposé beaucoup d'autres destitutions dans un sens opposé.
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Chambre des députés 1819 à 1826

Cependant les électeurs de la Seine-Inférieure l'envoyèrent à la chambre des députés, au mois de septembre 1819 : il ne crut pas que sa qualité de préfet dut l'empêcher de siéger au côté gauche. Le ministère en décida autrement ; une ordonnance du 7 avril 1820 annonça à Girardin sa destitution ; et désormais il se signala parmi les orateurs les plus hostiles de cette opposition libérale qui, en préconisant la charte à tout propos, ne songeait qu'à saper la prérogative royale.

Ainsi dans sa vieillesse il abjurait les principes conservateurs dont la défense courageuse lui avait fait tant d'honneurs en d'autres temps. Le ministère ayant, à l'occasion de l'assassinat du duc de Berri, présenté plusieurs lois d'exception, Girardin prononça à la tribune, ou fit imprimer, lorsqu'il ne put y être admis, les opinions les plus violentes contre les diverses propositions du gouvernement.

Le 31 mars, il demanda le rejet de l'article 8 du projet de loi relatif à la censure, portant que tout dessin imprimé, gravé ou lithographié, ne pourrait être exposé, distribué ou mis en vente, sans l'autorisation préalable du gouvernement. Il se plaignit de ce que, même avant l'adoption du projet, la police eût fait disparaître, non seulement certaines caricatures politiques, mais aussi tous les dessins lithographies qui pouvaient rappeler les héros et les exploits de notre vieille armée.

Le 8 avril 1820, trois jours après sa destitution, il repoussa les allégations d'un sieur Brunet, membre du conseil municipal de Beaune, qui l'accusait d'avoir destitué des maires dévoués au gouvernement, pour les remplacer par des fonctionnaires qui avaient été employés pendant les Cent-Jours ; en un mot, d'avoir été guidé, dans tous ses actes, par l'esprit de parti. Loin d'appuyer l'ordre du jour sur cette réclamation, Girardin demanda qu'elle fût renvoyée au ministre de l'intérieur et déposée au bureau des renseignements. Il saisit cette occasion pour faire l'éloge du département de la Côte-d'Or. « Il n'en est pas un seul, dit-il, où les impôts soient payés avec plus d'exactitude, où les lois sont exécutées avec plus d'empressement… Un seul sentiment y domine, c'est l'amour de la charte, et par conséquent celui du roi ; car aujourd'hui la charte et le roi, le roi et la charte, sont inséparables. »

À la séance du 17, il combattit le projet portant abrogation de la loi électorale du 5 février ; mais le centre et le côté droit des levèrent en masse pour l'empêcher de parler. Vingt fois, il prononça ces mots : « Le droit de retirer un projet de loi… », et vingt fois, sa voix fut couverte par les bruyantes interruptions de la majorité. Enfin, après avoir laissé parler, sur cet incident, plusieurs membres, entre-autres M. Royer-Collard, qui dit que la question élevée par Girardin était mal avisée, le président suspendit la séance pendant une heure. Dès qu'elle fut reprise, ce députa remonta à la tribune, et répéta les premiers mots de son discours, qui provoquèrent la même explosion de murmures. Non moins opiniâtre que ses interrupteurs, il s'efforça de surmonter leurs clameurs, et s'écria d'une vois forte :
« J'admire combien l'art de deviner a fait de progrès, puisqu'on juge mes paroles avant de les avoir entendues. Toutefois, je m'étonne que des ministres puissent dire tout ce qu'ils veulent, et que ce droit soit interdit à un représentant du peuple.
-Il n'y a point ici de représentants, crie-t-on de toutes parts, il n'y a que des députés. »
Au milieu des cris et de l'agitation, Girardin, calme et impassible, profita d'un moment où le tumulte s'apaisait pour mystifier ses interrupteurs par cette saillie :
« Le droit de retirer un projet de loi ferait-il partie de la prérogative royale ? Oui ! et toute mon opinion tendait à le prouver. » Un mouvement d'hilarité générale termina cette scène, où les passions des divers partis s'étaient si bien donnés carrière. Girardin, dans cette occasion, manqua de franchise. En effet, son opinion, qu'il fit imprimer et distribuer le lendemain, contenait après ce fameux oui, ces mots : « Si ce droit avait été consacré par la charte, ou s'il résultait d'une disposition législative ; mais comme la charte et les lois n'en parlent pas, il n'en fait donc pas partie. » Et toute la suite de l'opinion avait pour but de prouver négativement cette thèse.

Girardin combattit ensuite le nouveau projet de loi, et fit imprimer encore quatre opinions, qu'il ne put développer à la tribune, contre le double vote en matière d'élections. Il s'opposa vainement le 19 juin, à l'amendement proposé sur ce projet, par M. Boin, amendement dont l'adoption fit donner à cette nouvelle loi le nom de loi Boin. Poussant jusqu'à l'extrême ses attaques contre les ministres, Girardin s'écria : « Eh ! vous pourriez sacrifier la charte et les principes pour un ministère que la France repousse, qu'elle abhorre, qui l'a mise à deux doigts de sa perte, et qui pourtant n'aura pas l'audace de lui imposer une loi qui a déjà reçu un baptême de sang ! » Il faisait ainsi allusion aux émeutes excitées dans Paris, à l'occasion de cette discussion, émeutes dont ses amis étaient les véritables instigateurs, et qui ne furent dissipées que par l'intervention de la force armée.

On l'avait vu, aux abords de la chambre des députés, s'engager une collision entre deux attroupements, dont l'un criait : « Vive la charte ! », et l'autre « Vive le roi ! » L'attroupement royaliste maltraita quelques députés libéraux, qui se trouvaient ainsi avoir employé une arme à deux tranchants. Girardin s'était rencontré dans le conflit, et il ne manqua pas de déclamer à la tribune contre ceux qu'il appelait les séides du ministère.

« C'est la première fois, depuis trente ans, dit-il, que j'ai vu dissiper dans Paris les attroupements à coup de sabre et de fusil. C'était toujours la garde nationale qui était chargée de veiller à la tranquillité publique. Et pourquoi ? C'est que son autorité est paternelle ; c'est qu'elle parle aux citoyens, et qu'elle en est écoutée ; et maintenant nous voyons la ville livrée à des troupes qui sabrent et fusillent les citoyens… » Il demanda ensuite que la garde nationale, condamnée à l'inaction par le ministère, fût mise en exercice, et qu'elle veillât spécialement à la sureté de la représentation nationale ; « car, dit-il, je déclare qu'il serait impossible que nous siégeassions plus longtemps dans une ville où notre voix serait impuissante pour empêcher que les citoyens fussent assassinés, sous nos yeux, par des soldats qui se couvrent d'une honte ineffaçable en faisant couler le sang de leurs concitoyens, en frappant des Français désarmés. »

Ces déclarations, sans influence sur la majorité de la chambre, avaient du retentissement au dehors ; elles exaltaient la jeunesse des écoles, et c'est tout ce que demandaient Girardin et ses amis. Le 28 juin, en refusant l'allocation de cent cinquante mille francs, pour le traitement du président du conseil des ministres, il termina, en disant : « Si les choses continuent à aller comme depuis quelques mois, vous aurez bientôt un gouvernement constitutionnel comme la Turquie a un gouvernement représentatif. »

Le 21 décembre 1820, il s'opposa à l'admission de MM. de Kergorlay et Héricart de Thury, nommés par le grand collège du département de l'Oise, et se plaignit de l'introduction de la force armée dans l'intérieur du collège. De la discussion, il résulta que si un seul gendarme avait été dans le cas de franchir la porte de cette assemblée, c'est que Girardin lui-même avait forcé la consigne, en voulant s'y introduire sans carte. A la même séance, il s'opposa avec aussi peu de succès à l'admission de Lisot, député de Pont-Audemer. Toutes ces observations, présentées avec une véhémence de gestes et d'expressions très peu parlementaires, n'avaient d'autre but que de jeter la perturbation dans les délibérations. Les journaux de l'époque attestent que sa tenue hostile et brusque, à la tribune, fit plus d'une fois dire aux interrupteurs : « L'Emile est bien mal élevé ! »

Le 9 janvier 1821, en votant contre le prélèvement de six douzièmes provisoires des contributions de l'année, il peignit à sa manière la situation politique de l'Europe, et donna à l'Espagne, soulevée contre Ferdinand VII, l'épithète d'héroïque.
« -Ne faites point l'apologie de la révolte, s'écria-t-on de toutes parts.
Messieurs, répondit Girardin, les peuples qui rentrent dans leurs droits ne sont point des peuples révoltés. » Dans ses Souvenirs, il avoue que plusieurs de ses amis, entre autres le général Foy, l'avaient engagé à supprimer l'épithète d'héroïque pour éviter le scandale ; mais c'est précisément ce que recherchait Girardin : ce député, si sage et si courageux, dans les derniers mois de la législative, si gouvernemental au corps législatif et même au tribunat, sous Bonaparte, ne croyait jamais pouvoir être assez agressif contre le gouvernement de la Restauration, qui ne savait ni soutenir ses amis, ni contenir ses ennemis.

C'est à cette même époque (8 janvier) que, cité comme témoin à la cour d'assises, dans l'affaire des troubles du mois de juin 1820, il déposa qu'un jeune homme qui était dans les groupes avait dit en le montrant : « Ce gros homme est M. Méchin » ; mais que lui s'était élevé contre cette méprise en disant : « Je suis Stanislas de Girardin, membre de la chambre des députés ; prenez garde à ce que vous allez faire, car il serait trop tard pour vous repentir. » Du reste, il ne reconnut aucun des prévenus, et attribua tous les désordres à des militaires déguisés ; puis, transportant devant la justice les divagations de la tribune, il s'attacha à répondre moins aux interrogations qu'à interpeller l'avocat général (M. de Vatimesnil), qui alléguait le témoignage des députés du côté droit : « Monsieur, lui dit Girardin, il n'y a dans la chambre ni côté droit, ni côté gauche ; et surtout, il n'y a point d'hommes de parti. »

À la séance du 30 janvier, il combattit vivement la souscription de Chambord, et avança que les conseils municipaux n'avaient souscrit pour l'acquisition de ce domaine que d'après les ordres des préfets. Cette assertion fut démentie par M. Béthune-Houriez, maire de Cambrai, dans une lettre du 1° février 1821 insérée au moniteur.

Le 21 de ce mois, Girardin, à propos de la pétition d'un officier de cavalerie, privé de son traitement de demi-solde, fit une sortie violente contre le garde des sceaux (de Serre). « Ce ministre, dit-il, accuse ceux qu'il appelle les coryphées du parti, de provoquer à la révolte. A-t-il donc oublié que les coryphées de l'opposition, sortant de cette enceinte, le 3 juin, ont été menacés dans notre personne, provoqués et presque assassinés ? Certes ce n'étaient point les coryphées de l'opposition qui formaient ces rassemblements… Si M. le garde des sceaux connaît parmi nous des factieux, des conspirateurs, il doit les désigner, les accuser, et la chambre entière prononcera. Nous avons des juges à la chambre des pairs ; mais nous ne pouvons souffrir qu'on présente à cette tribune de pareilles accusations contre nos intentions, etc. »

Le lendemain, Girardin combattit le projet de loi relatif à la création des annuités, prétendant qu'une somme de quinze millions devait être, en vertu d'une convention conclue à Laybach, destinée à subvenir à une partie des frais de l'expédition de Naples. « Je vote donc, dit-il en terminant, contre une loi dont le but secret pourrait être non moins funeste à la France qu'aux intérêts de la maison de Bourbon. »

Dans les séances des 6, 10, 12 et 17 avril, il attaqua avec un extrême acharnement la proposition règlementaire de Maine de Biran, tendant à établir l'ordre et le calme dans les délibérations. Il s'attacha à prouver que toutes ces mesures de rappel à l'ordre, d'interdiction de la parole, n'avaient jamais produit de bons effets :
« Pendant l'assemblée législative, dit-il, on criait aussi souvent et plus souvent encore à l'Abbaye ! qu'on ne crie à l'ordre ! dans cette assemblée ; et ces cris étaient souvent suivis de l'emprisonnements… Et moi aussi, ajouta-t-il, j'étais du côté droit de cette assemblée ; j'y défendais comme je la défends encore aujourd'hui, avec le côté gauche, la monarchie constitutionnelle.
-Et pourquoi l'attaquer aujourd'hui ? » lui cria-t-on des bancs du centre et du côté droit.

Enfin personne, plus que Girardin, n'abusait de la parole ; car dans une discussion réglementaire, il trouva moyen de parler du pétard des Tuileries, de Naples, de son héroïque Espagne, etc.

Le 29 mai, à propos d'un amendement de la commission, tendant à perpétuer le fonds des dotations en faveur des personnes qui auraient rendu des services à l'état, il passa en revue, dans un esprit critique, divers services rendus à la légitimité, demanda le rejet de l'amendement, s'éleva contre des retraites d'officiers-généraux accordées à des hommes qui, selon lui, n'avaient jamais servi, et se plaignit des largesses prodiguées au clergé « par un parti qui veut exclure de tous les emplois et récompenses ceux qui ont servi fidèlement la patrie depuis trente ans. » Ces paroles, et une allusion qu'il fit au drapeau tricolore excitèrent de violents murmures.

Le 6 juin, dans la discussion du budget, il vota la suppression d'une dépense de cent quatre-vingt mille francs, pour la présidence du conseil des ministres. Il critiqua amèrement les nominations de ministres sans portefeuille, ajoutant que le public pourrait leur donner avec raison le titre de ministres amateurs, excellences à la suite. A la même séance, il appuya l'amendement de la commission, tendant à réduire de seize mille francs le budget du ministère de la justice ; puis il combattit l'utilité des sous-secrétaires d'état. Dans cette même séance, le garde des sceaux, de Serre, eut une vive altercation avec les députés du côté gauche, et leur dit :
« Les orateurs de cette extrême opposition ont souvent professé des principes anarchiques.
-Eh ! qui donc, s'écria Girardin.
-Vous-même répliqua le ministre, avant-hier et hier encore. »

Le 8 juin, en votant pour une économie de quatre-vingt quinze mille francs, sue budget du ministère de l'intérieur, Girardin se livra à la censure la plus amère de la police, et se plaignit de ce qu'elle se permettait de violer le secret des lettres. Le 9 juin, il s'opposa à une réduction de trente-deux mille francs, proposée par la commission sur le chapitre des haras ; puis à une autre économie de quinze mille francs, tendant à supprimer intégralement le traitement des professeurs au Conservatoire des arts et métiers, dont les chaires venaient d'être fondées par une ordonnance.

Le 15 juin, il combattit la réduction demandée par Syrieys de Mayrinhac, sur le traitement des préfets. Il s'attacha aussi à justifier la nécessité des secrétaires-généraux, devenus indispensables, dit-il « depuis que les préfets sont des espèces de voyageurs qui ne restent qu'un an ou deux dans le même département. »

Le 18 juin, il demanda une réduction de quatre-vingt-dix-neuf mille francs sur le budget de l'instruction publique, et attaqua M. Corbière, dont l'élévation à la présidence du conseil royal « coûtait soixante-quinze mille francs à l'état. » Il s'éleva aussi contre la nomination de deux nouveaux conseillers, dont l'un, disait-il, est « un homme que l'empereur de Russie a cru devoir inviter à s'éloigner de ses états » (Voy. Nicolle (l'abbé), au Suppl.).

Interrompu par des rires et des murmures à droite : « Vous riez, messieurs, s'écria Girardin, vous riez de tous ces abus qui enrichissent les ministres et leurs créatures ; mais le peuple qui les paie souffre, et ne rit pas. »

Le 6 juillet, dans la discussion du projet de loi relatif à la censure des journaux, il s'attacha à prouver que l'art d'écrire n'était pas un instrument de révolution, comme l'avait prétendu M. de Bonald. Il attaqua ensuite la manière dont le censure était exercée depuis que la loi de 1820 pesait sur les journaux : injures et attaques permises contre les membres du côté gauche, sans qu'il leur fût permis de répondre ; les préfets empêchant l'insertion dans les feuilles de département, des discours de plusieurs orateurs, alors même que la chambre en avait voté l'impression, preuve, ajouta-t-il, « que les préfets sont plus puissants que la chambre » ; même partialité dans le compte-rendu des débats judiciaires ; la censure les a tronqués ; et, à ce propos, Girardin, revenant encore une fois sur l'affaire du pétard, rappela la suppression du plaidoyer de l'avocat qui avait défendu Bouton. Après une foule de divagations analogues, il ajouta que la censure des journaux lui paraissait ridicule, à côté de l'extrême liberté dont jouissait la tribune parlementaire ; que, pendant la session, la censure ajoutait peu au pouvoir des ministres, mais que seulement, dans l'intervalle d'une session à l'autre, elle leur servait à influencer les élections. « C'est alors, dit-il, qu'on voit les journaux diffamer les candidats libéraux ; c'est alors qu'on lisait dans un certain journal : « C'est du bon, du très bon qu'il nous faut, c'est-à-dire du côté droit sans alliage. » Enfin, il termina en accusant une feuille royaliste d'avoir dit que « la Saint-Barthélemi était une conspiration mesquine auprès de la sienne. » A cette accusation, l'éditeur responsable de l'Observateur neustrien répondit, par une lettre insérée dans divers journaux (entre autres dans les Débats du 14 juillet 1821) que Girardin avait indignement mutilé sa phrase pour lui prêter un sens qu'elle n'avait pas.
« L'élève de J.-J. Rousseau, dit le journaliste, sait comment son maître appelait les hommes qui usent de semblables moyens. Je veux être généreux, en ne rappelant point ici la qualification qu'il leur donnait. »

Durant la session de 1821, Girardin ne se montra pas moins empressé de paraître à la tribune, ni moins enclin à interrompre les autres orateurs par des interpellations toujours bruyantes, souvent par des saillies qui excitaient l'hilarité générale.

En traitant les questions les plus secondaires, il arrivait toujours à toucher les points les plus délicats de la politique. Ainsi, le 22 décembre 1821, à propos d'une pétition des propriétaires de terrains près des murs d'enceinte de Paris, il trouva moyen de faire l'éloge de M. Decazes, de parler de l'alliance qui s'était formée un moment entre le côté gauche et le côté droit pour voter une adresse semi-libérale.
« N'avons-nous pas vu, dit-il, des hommes qui jusqu'à présent avaient professé des principes contraires aux nôtres s'en emparer, les proclamer à cette tribune, et venir s'unir à nous sur le terrain de la charte, où nous leur avions donné rendez-vous ? »

Le 3 janvier 1822, accusé par Cornet d'Incourt d'avoir toujours défendu l'énormité des traitements, Girardin répondit : « Ce n'est pas du mien, on en conviendra, que j'ai défendu l'énormité ; car il y a longtemps que je n'en touche aucun. » Puis venant à parler du ministère, il déclara qu'il n'avait pas plus de confiance dans le ministère passé que dans le ministère présent et à venir.

Le 26 janvier, il demanda le rejet de l'article 4 du nouveau projet de loi sur les délits de la presse, comme entravant la liberté de discuter les actes ministériels.

Le 29, parlant sur l'article 6, il accusa le garde des sceaux, de Serre, d'avoir dit que les députés n'étaient pas compris, pour les outrages et les insultes, dans les garanties que la loi assurait aux magistrats, et d'avoir approuvé les juges qui n'avaient donné aucune suite aux outrages que des députés avaient reçus au mois de juin.

Le 30 janvier, il combattit les dispositions sévères de l'article 7, contre les journalistes, comme indiquant le secrète envie de restreindre le plus possible la publicité des séances, parce que, ajouta-t-il, cette publicité est la vie du gouvernement constitutionnel. Le lendemain, il parla contre l'article 9 du projet, qui « violait la charte, en plaçant les Français compris sous le nom de classes, au-dessus du droit commun, par la création d'un véritable privilège en leur faveur. » Accusant le rapporteur (Chifflet) de vouloir, au moyen de cette désignation, rétablir le clergé et la noblesse, Girardin lui demandait « s'il avait oublié qu'il existait encore dans l'état une classe intéressante et nombreuse, du sein de laquelle, à des époques plus ou moins éloignées, toutes les autres sont sorties, depuis la famille des Chifflet jusqu'à celle des Montmorency. » Selon lui, les auteurs du projet avaient formé une véritable conspiration contre la monarchie constitutionnelle :
« Les privilégies, complices de cette conspiration, disait-il, sont des solitaires au milieu d'une grande nation. Reconnaissez donc votre impuissance, et que le petit nombre cesse enfin de remettre en question ce que le peuple a jugé. »

Le 2 février, il demanda le rejet de l'article 13, qui rendait les journalistes justiciables des chambres pour le compte rendu des séances.
« Quel caractère avez-vous pour appliquer des peines ? dit-il. Toute justice émane du roi. Les juges sont institués par le roi, et vous voulez prendre le caractère de juges que la charte ne peut vous donner. On a dit, il est vrai, que le droit que vous voulez vous arroger ne pèsera que sur de vils folliculaires. Ces vils folliculaires-là, messieurs, sont aussi respectables que vous : ce sont des citoyens qui honorent la France par leurs écrits ; ne comptez-vous pas parmi eux des hommes qui siègent parmi vous ? »
Et à cette occasion, il cita MM. De Bonald, de Castelbajac, de Frénilly, qui rédigeaient alors le Conservateur.

Le 7 février, lors du vote définitif de cette loi, Girardin fut du nombre des cinquante-deux membres du côté gauche qui refusèrent de déposer leur scrutin. « Je ne vote pas, dit-il, par respect pour la charte. »

Le 12 février, pour combattre l'article 1° du projet de loi sur les journaux, il parut à la tribune armé d'un manuscrit qu'il affecta de lire avec hésitation. Plusieurs passages excitèrent les murmures du côté droit. Sa lecture finie, Girardin ajouta, en se tournant de ce côté :
« J'ose croire que mes arguments sont à vos yeux sans réplique ; j'ose même dire que j'ai été fort éloquent ; mais, comme il est juste de rendre à César ce qui est à César, je déclare que cette opinion tout entière a été prononcée par M. de Villèle, en 1817, à l'occasion d'un article semblable à celui qu'on reproduit aujourd'hui. »
On peut juger de l'effet de cette mystification, qui n'empêcha pas toutefois, l'article 1° d'être adopté.

Le 11 mars, à propos de la pétition d'un maître-clerc de notaire, qui se plaignait de ce que le garde des sceaux (de Serre) lui avait refusé l'autorisation d'acheter une étude, Girardin lutta, pour ainsi dire corps à corps avec la majorité. Interrompu quatre fois par des murmures sur cette phrase : « Partout où l'opposition peut faire entendre sa voix, la justice est sure de trouver des appuis… », il la répéta avec plus de force, ajoutant : « Autant de fois que je vous entendrai murmurer, autant de fois je recommencerai… »
Puis il dénonça la conduite du garde des sceaux comme établissant une inquisition politique.
« Autrefois, dit-il, un certificat de civisme tenait lieu de tout ; aujourd'hui on veut imprimer la même vertu au certificat de fidélité. »
Il parla aussi en faveur de la pétition de M. Sauquaire-Souligné, qui se plaignait que son domicile avait été violé par la police.
« Il est temps, s'écria Girardin, de la contraindre à rentrer dans les voies légales ; car, aussi longtemps que nous resterons dans l'état où nous sommes, il est dérisoire de venir nous dire à cette tribune que nous sommes libres. »

Le 13 mars, Girardin traita les missionnaires de contrebandiers de l'église, puis entama l'éloge des Espagnols.
« -On a pas parlé de la nation espagnole, dirent les interrupteurs, mais des factieux.
-Un factieux, c'est vous, ajouta Puymaurin, en s'avançant au pied de la tribune.
-M. de Puymaurin, reprit Girardin, il n'est pas convenable de parler ainsi ; rappelez-vous qu'aux Tuileries, à Saint-Cloud, les mains teintes de pastel, vous veniez solliciter les faveurs de Napoléon, que vous avez obtenues.
-Vous aussi, monsieur le tribun du peuple, lui répondit Puymaurin.
-J'ai pu m'étonner, messieurs, continua Girardin, d'avoir été traité de factieux, je les ai toujours combattus.
-Pourquoi les défendre aujourd'hui ? » répliquèrent les interrupteurs.

Pour le retour des cendres de Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville.

Dans la discussion du budget, il s'éleva contre les dépenses de la justice, puis contre celles de la police et contre la manière dont elle était exercée. M. Corbière réfuta avec une certaine hauteur les assertions de Girardin.
« Vous ne pouvez, monsieur, s'écria celui-ci, insulter les membres de la chambre. » Puis montant à la tribune, il lui demanda pourquoi il n'avait pas répondu à la lettre qu'il lui avait écrite pour réclamer les cendres de J.-J. Rousseau, afin de les replacer dans l'île des Peupliers.

Le 25 mars, à propos de l'allocution de quatre-vingt mille francs pour rendre au culte l'église de Sainte-Geneviève, Girardin interpella de nouveau ce ministre sur ce sujet. Il rappela que le 21 décembre 1790, l'assemblée constituante rendit à Rousseau les premiers honneurs publics, en lui décernant une statue avec cette inscription : la nation française libre à Jean-Jacques Rousseau ; qu'une loi du 16 avril 1794 ordonna la translation des restes mortels de Jean-Jacques au Panthéon, et que ce décret fut exécuté le 11 octobre suivant. « Mon père, ajouta Girardin, a fait des tentatives inutiles auprès de tous les gouvernements qui se sont succédés si rapidement depuis cette époque, pour obtenir que le corps de son ami fut replacé dans sa sépulture, dont il n'aurait jamais du sortir -
- (Girardin rappela ensuite que le souvenir de Jean-Jacques avait protégé Ermenonville en 1815. « Le général Blücher, dit-il, a eu pendant quelques instants son quartier général au Plessis-Belleville, commune située à une lieue de celle que j'habite. Ce général, en jetant les yeux sur la carte du pays, voit le nom d'Ermenonville, et demande si c'est là que se trouve le tombeau de Rousseau ; on lui répond affirmativement ; il déclare alors qu'aussi longtemps qu'il y aura des troupes prussiennes dans le royaume, aucun détachement de ces troupes ne sera cantonné à Ermenonville ; et ce qui a été dit a été fait. Les généraux et militaires prussiens qui occupaient les villes des environs vinrent presque tous visiter le tombeau de Jean-Jacques, ils ôtaient leurs chapeaux, marchaient lentement, en gardant un silence religieux ; parvenus au pied du monument, ils le saluaient respectueusement. »)
Après avoir interpellé le ministre sur ce qu'il avait fait des cendres de Voltaire et de Rousseau, Girardin demanda pourquoi l'autorité avait effacé du fronton du Panthéon cette fameuse inscription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante. »
-Ils n'ont fait que du mal, s'écria le député Piet.
-Si les grands hommes ont fait du mal à la France, répliqua Girardin, M. Piet peut-être parfaitement tranquille, jamais il ne fera de mal à son pays. »
Cette soudaine répartie excita l'hilarité dans toute l'assemblée. A l'interpellation de Girardin, relativement aux cendres de Voltaire et de Rousseau, le ministre répondit que la loi même qui avait ordonné leur translation à Sainte-Geneviève n'était pas rapportée, et que leurs restes y étaient encore.

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Le 27 mars, Girardin, au sujet des dépenses électorales, se plaignit d'un arrêté du préfet de Seine-et-Oise, tendant à diminuer le nombre d'électeurs. Dans la séance orageuse du lendemain, il fut un des membres qui demandèrent le plus vivement le rappel à l'ordre du général Lafond-Cavagnac qui, répondant au général Gérard, avait dit :
« Rien n'a pu ramener ces esprits orgueilleux, qui ne veulent pas avoir recours à la bienfaisance royale.
-ça fait pitié, » s'écria Girardin, au milieu du tumulte.

Le 30 mars, il demanda une réduction de cent mille francs sur le chapitre des poudres et salpêtres. La chambre vota l'impression de son discours, qui offre sur cette matière des observations utiles et neuves, et que l'on peut comparer aux plus sages opinions prononcées par Girardin au tribunat ou au corps législatif.

Le 9 avril, à propos de l'administration des postes, il attaqua violemment le directeur-général d'alors (M. le duc de Doudeauville), et s'éleva contre les destitutions. -« il vous appartient bien de parler ainsi, lui cria-t-on de plus d'un point de l'assemblée, vous qui en avez tant fait étant préfet ! » Rappelé à la question par le président, Girardin se récria contre ce fonctionnaire, qui dit-il, voulait le mener en poste.

Après avoir fait l'éloge de Dupleix de Mézy, l'ancien directeur-général, il termina par cette saillie : « La justice que je viens de lui rendre prouve que si vous êtes toujours prêts à louer ceux qui sont en place, nous nous sommes portés à louer ceux qui n'y sont plus ; et, si le ministère attachait quelque prix aux éloges de l'opposition, il sait maintenant à quelle condition il peut prétendre. » Le lendemain, il appuya un amendement tendant à la suppression du droit sur le port d'armes, et prétendit qu'une circulaire ministérielle ne permettait d'en donner qu'à ceux qui pensaient bien.

Le 12 avril, il parla de nouveau sur l'administration des postes, se plaignit de la violation des lettres, et entra à cet égard dans des détails tellement techniques, que le député Réveillère l'interrompit en disant : « Il faut être artiste pour savoir tout cela. » Girardin se plaignit aussi du système de police. « Exécuté, dit-il, dans les intérêts d'une faction, ce système a été suivi avec persévérance par le gouvernement occulte. » L'opinion approfondie qu'il prononça le lendemain sur les distilleries fut imprimée par ordre de la chambre, et termina pour Girardin les travaux les travaux de cette session.

Durant celle de 1822, il parut plus rarement à la tribune. Le 22 juin, il appuya la pétition du sieur Grand, étudiant en droit, qui avait été exclu des cours de la faculté pour avoir publié une brochure intitulée Le cri de la France.
« Je dois ajouter, dit-il, que c'est un écolier distingué, qui n'a d'autre but que d'aimer la patrie, la charte et la liberté.
-Et le roi ? s'écria-t-on à droite.
-Si je ne parle pas du roi, reprit Girardin, c'est que le roi est dans la charte. Les professeurs qui voudraient le punir aujourd'hui ne sont-ils pas les mêmes qui se rendirent aux Tuileries, le 26 mars 1815, pour féliciter Napoléon sur son heureux retour ? » (Voy. Delvincourt LXII, 296.)

Le 20 juillet, à propos d'une réduction qu'il demandait sur le conseil d'état, il se plaignit de la résurrection des corporations religieuses : « Si les choses continuent à aller ainsi, dit-il, nous reverrons bientôt des capucins et des capucinières ; et, si nous manquons de soldats, nous ne manquerons pas de moines. »

Le 25 juillet, il présenta, sur les dépenses générales du ministère de l'intérieur, des réflexions plus modérées, et dont la chambre ordonna l'impression. Le 30, il renouvela la demande d'une réduction de cent mille francs sur le chapitre des poudres et salpêtres. Cette opinion fut également imprimée par ordre de la chambre.

Le 5 août, il proposa d'abolir la taxe sur les passeports, et attaqua de nouveau la police : « 93 ne reviendra pas, dites-vous ; mais nous y sommes sous le rapport des passeports. » Il rappela qu'après que la constituante eut aboli toute entrave à la liberté de voyager, l'assemblée législative avait, par la loi du 1° février 1792, fermé de nouveau les portes de la France, et que lui-même avait combattu cette loi avec Vaublanc, Dumas, Lemontey et Vergniaud ; qu'à cette loi fut due une partie des massacres de septembre, et que, le 28 août 1792, le procureur de la commune de Paris avait dit : « Sans la loi sur les passeports, tous les culotins nous auraient échappé. »

À l'ouverture de la session de 1823 (30, 31 janvier et 1° février), Girardin parut plusieurs fois à la tribune pour faire déclarer nulle l'élection de Marchangy. Cette affaire ayant donné lieu à une explication assez vive entre M. de Villeneuve, préfet de la Nièvre, et M. de La Pommeraye, il s'entremit avec succès pour prévenir un duel entre ces deux députés.

Le 3 mars 1823, il parla contre la proposition de M. de La Bourdonnaye, tendant à exclure Manuel de la chambre. Quelques jours après, quand ce député eût été expulsé, Girardin se joignit aux membres du côté gauche, qui protestèrent, et il publia un écrit intitulé : Examen de la conduite du président de la chambre des députés, relativement à la proposition faite par M. le comte de La Bourdonnaye. C'était une diatribe contre M. Ravez ; toutefois, l'auteur ne s'y écartait point des formes parlementaires.

Aux élections de 1824, Girardin fut envoyé de nouveau à la chambre par les électeurs de Rouen, malgré les efforts du ministère. Le 27 avril 1824, en se prononçant contre le projet relatif au remboursement et à la réduction des rentes, il fit preuve de connaissances positives sur cette matière, et fut écouté avec intérêt par tous les côtés de la chambre.

Le 28 mai, à l'occasion du projet tendant à modifier la loi de recrutement, portée sous le ministère de Gouvion-Saint-Cyr, il excita de violents murmures en disant : « Cette ardeur martiale, qui distinguait naguère les Français, n'existe presque plus ! » Se voyant sur le point d'être rappelé à l'ordre, Girardin se reprit ainsi : « Eh bien ! cette ardeur martiale existe encore, il faut la conserver. » Puis il proposa comme un moyen d'entretenir l'esprit militaire en France, le rétablissement du tambour dans les collèges.

Le 5 juin, il s'opposa au projet du renouvellement intégral et de la septennalité. Girardin présenta encore à la tribune, pendant cette session, des observations sur les altérations et les substitutions de noms imposés aux produits fabriqués (30 juin), et parla sur les chemins vicinaux (1° juillet) ; sur la nécessité de maintenir la centralisation (12 juillet) ; enfin sur les haras (14 juillet).

Durant la session de 1825 (17 février), il fit de vains efforts pour entraver, par une question préjudicielle, la discussion du projet de loi tendant à indemniser les émigrés. « Je veux prouver à la chambre, dit-il, que la majeure partie de ses membres n'est compétente ni pour discuter, ni pour délibérer. » Ces mots excitèrent le plus violent orage, la question d'ailleurs ayant été résolue la veille.
« Ici, M. de Girardin, lui dit le président, vous voulez vous créer un droit particulier contraire à nos précédents, contraire au règlement, et qui ne pourrait offrir aucun résultat. »

Déjà Girardin était attaque de la maladie qui devait le conduire au tombeau, et qui, pendant deux mois l'avait écarté de la tribune.

Il y parut le 12 mai, lors de la discussion sur le budget de l'intérieur, pour défendre de nouveau la centralisation contre le parti dominant qui, selon lui, voulait rétablir tous les abus et toutes les institutions de l'ancien régime. Il ajouta que « la charte, dans l'Almanach royal, ne se trouvait plus que dans les pages consacrées aux errata. » Ce discours, dont la véhémence contrastait avec l'organe défaillant de l'orateur, naguère si bruyant à la tribune, produisit une pénible impression sur tous les membres de la chambre. Le côté gauche en demanda l'impression. Puymaurin s'y opposa, tout en parlant de l'égard que l'on devait avoir pour l'état de maladie de l'orateur. Cette réflexion si l'on en croit l'éditeur des Souvenirs de Girardin, fit sur celui-ci « une impression qu'il conserva jusqu'à ses derniers moments. Lorsqu'il en parlait avec sa famille, ses amis, on eût dit qu'il considérait les paroles de Puymaurin, moins comme une ironie que comme un avertissement. »

Durant la session de 1826, son état d'affaiblissement ne lui permettant pas de prendre la parole, il rédigea, contre le projet de loi destiné à rétablir les substitutions, une opinion que M. Méchin lut pour lui à la tribune (9 mai). Girardin y disait que la majorité avait nommé pour examiner le projet de loi une commission telle qu'elle l'aurait été si M. le garde des sceaux l'eût choisie. Rappelé à l'ordre par le président, l'auteur de ces paroles monta péniblement à la tribune, et ses explications paraissant une nouvelle insulte, M. Ravez déclara persister dans son rappel à l'ordre. Le lendemain, Martignac ayant de nouveau incriminé les expressions dont s'était servi Girardin, celui-ci, en faisant imprimer son discours, y ajouta une note dans laquelle il ne ménageait point son adversaire, et parlait de lui-même en ces termes remarquables :

« La première révolution m'a coûté assez cher pour que je ne frémisse pas à la pensée d'être destiné à en voir une seconde… J'ignore quels sont les avantages de rang ou de fortune que la révolution a fait perdre à M. de Martignac, mais qu'il sache bien que j'étais un véritable enfant gâté de l'ancien régime ; qu'une fortune considérable m'était assurée comme aîné et comme appelé à recueillir une immense substitution, dont la propriété d'Ermenonville faisait partie ; qu'il sache que c'est pour avoir pris à l'assemblée législative la défense de Louis XVI, que j'ai été assassiné, emprisonné pendant plus d'une année ; mais qu'il sache aussi que ce que j'ai perdu et ce que j'ai souffert ne m'a pas fait regretter un seul instant un ordre de choses nuisibles aux intérêts de mon pays et incompatible avec le bonheur de mes concitoyens et les progrès de la civilisation. »

Ces paroles furent pour ainsi dire son testament politique ; il mourut à paris le 27 février 1827.

Ses funérailles, célébrées le 1° mars, attirèrent un concours innombrable de citoyens. Trois discours furent prononcés sur son cercueil, par M. Petou, maire d'Evreux, par M. Vatout, qui avait été sous-préfet de Semur (-en-Auxois), et qui se faisait honneur d'être le disciple de Girardin en fait d'administration, enfin, par Alexandre de Lameth, de qui nous citerons ce passage :

« Fort de sa conscience, et se livrant à la perspicacité de son esprit, Girardin ne craignit point d'aborder les questions les plus difficiles. Ses discours ne restèrent jamais au-dessous de sa franchise, ils la dépassèrent quelquefois ; mais ses intentions étaient si bonnes, sa diction si spirituelle et si originale, qu'elles lui valurent le privilège de tout dire. »

En effet, à la tribune, son sourire était quelquefois plus incisif que tous les efforts de l'éloquence. Girardin aimait le monde et il en était aimé ; sa conversation était gaie, piquante, instructive ; ses manières pleines de rondeur et de franchise. Il était fort assidu aux réceptions du duc d'Orléans. Un monument lui a été élevé, par souscription, au cimetière du Père-Lachaise.

On a de lui, outre la brochure politique que nous avons déjà citée, Lettre de Stanislas Girardin à M Musset-Pathay, auteur de l'ouvrage intitulé : la vie et les ouvrages de J.-J. Rousseau, Ermenonville, 8 juin 1824, Paris, 48 pag. In 8°.

Ses opinions et mémoires ont été recueillis en 4 volumes, sous ce titre : Discours, Journal et Souvenirs de Stanislas Girardin, 4 vol. in 8°, Paris 1828. Ces Souvenirs, écrits jour par jour en présence des évènements, sont remarquables par le ton de franchise et de vérité ; on y voit que si leur auteur fut quelquefois un homme passionné, il fut toujours un homme de cœur et d'honneur. Il est fâcheux que sauf un petit nombre de notes sur quelques séances de la chambre des députés, ces Souvenirs s'arrêtent à l'année 1810. Du reste, on y trouve toutes ces opinions, soit à la législative, soit au tribunat, soit à la chambre des députés, même celles qu'il ne put prononcer à la tribune. Stanislas Girardin se proposait d'écrire de véritables mémoires dans sa retraite d'Ermenonville ; mais la mort l'en empêcha. D-R-R.

 

Il est dit que 10 000 personnes assistèrent aux funérailles de Stanislas de Girardin le 1° mars 1827.

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La Légion d'honneur

 

 « J’avais beaucoup contribué à l’établissement de la légion d’honneur et voici comment :

Quelques mois avant qu’il eût été question de l’établir, M. de Barbançois, un de mes anciens camarades de collège, vint me voir ; je ne l’avais pas retrouvé depuis notre jeunesse. Il me dit que le but de sa visite était de me communiquer un projet qu’il avait fait sur la nécessité de créer un ordre distingué. Il portait cette épigraphe : semez des récompenses, si vous voulez recueillir des vertus.

Il m’en fit la lecture ; il me prévint ensuite que des raisons particulières s’opposaient à ce qu’il pût le présenter directement au gouvernement ; qu’il avait conçu ce projet comme un moyen de conserver la république, mais qu’étant né gentilhomme, l’on ne pourrait lui supposer quelques arrière-pensées. Il me pria donc, si je n’y trouvais pas d’inconvéniens, de vouloir bien me charger de le remettre à l’autorité ; je le lui promis. Lorsque ce projet me fut confié, j’en fis une seconde lecture : elle fut suffisante pour me convaincre qu’il devait avoir un but tout opposé à celui que son auteur s’en était promis, et qu’un ordre privilégié était une institution monarchique. Comme je ne redoutais aucune de celles qui pouvaient nous ramener à une forme de gouvernement qui convient essentiellement à la France, je remis le projet de M. de Barbançois à Joseph Bonaparte, qui le donna, me dit-il, à son frère, alors premier Consul.

Je n’en entendis plus parler, et ne savais ce qu’il était devenu, lorsqu’à la fin d’une séance du Tribunat on annonça des conseillers d’Etat, qui se présentaient pour faire une communication importante, mais qui ne pouvait être faite qu’en comité secret. Les tribunes furent évacuées et M. Roederer, président de la section de l’intérieur du conseil d’Etat, prit la parole, proposa la création de la Légion-d’Honneur, et donna des développements étendus aux base du projet de M. de Barbançois. A l’époque où la proposition de M. Roederer fut faite, elle étonna beaucoup, et n’a pas paru réunir beaucoup de suffrages en sa faveur. Elle a été renvoyée à l’examen de la section de l’intérieur du Tribunat ; elle était alors présidée par M. Lucien Bonaparte.

J’y défendis la proposition de M. Roederer avec avantage, parce qu’elle me rappela le projet de M. de Barbançois. M. Lucien en fit le rapport en séance publique, et conclut à son adoption. Ces conclusions furent combattues par deux membres du Tribunat, MM. Savoye-Rollin et Chauvelin.

(Voir dans le premier volume des Discours et opinions le récit que S. Girardin a fait de cette séance mémorable, et son discours au Corps-Législatif, page 154).

M. Lucien répliqua à M. Savoye-Rollin et se laissa emporter à des mouvemens qui déplurent ; aussi ses conclusions ne furent-elles adoptées qu’à une très faible majorité. Les boules noires, qui furent très nombreuses, prouvèrent que l’opinion énoncée par M. Savoye-Rollin était partagée par beaucoup de ses collègues. MM. Lucien, Fréville et moi, avons été nommés par le Tribunat, pour défendre le projet de loi au Corps-Législatif. Il n’a été converti en loi qu’à une majorité très faible, et sans la chaleur que M. Lucien a mise à le défendre et l’intérêt particulier qu’y prenait le premier Consul, il n’aurait pas passé. J’ai reçu trois croix en or à Boulogne* presqu’en même tems. L’une m’a été donnée particulièrement par Napoléon au quartier général du Pont-de-Bricque, quelques jours avant la grande distribution, en m’enjoignant de la porter pendant le peu de tems que je devais passer à Paris avec son frère Joseph.

Le jour de la belle cérémonie, qui a eu lieu pour distribuer des décorations à l’armée de Boulogne, je commandais une des compagnies du 4° de ligne, et je fus recevoir, avec tous ceux qui avaient été nommés commandans, la décoration des mains de Napoléon, au bruit des fanfares de l’artillerie. La troisième m’a été donnée le lendemain par M. Maret, secrétaire-d’état. Il me l’a remise en me disant qu’elle était beaucoup mieux faite que celle que j’avais reçu la veille »…

Stanislas de Girardin

*Le « camp de Boulogne », où, le 16 août 1804, Napoléon Bonaparte vint présider la deuxième remise d'insignes du nouvel ordre de la Légion-d'Honneur.

 

 

Jeunesse 1762 à 1791
Assemblée législative, Convention, prison, Directoire, 18 brumaire
Tribunat (1800) et présidence du Tribunat le 22 mars 1802
Premier écuyer du roi de Naples, 1806
Général de brigade 8 juillet 1808
Premier écuyer du roi Joseph à Madrid
Corps législatif 1809 à 1811
Préfet 1812 à 1819
Chambre des députés 1819 à 1826

Pour le retour des cendres de Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville

De la légion d'honneur (extrait des « Souvenirs »)


Aller à l'ouvrage : « le marquis René de Girardin par André Martin-Decaen »