CHAPITRE I

DU MÉTIER DES ARMES

AUX PLAISIRS DES ARTS

ET AUX TRAVAUX RUSTIQUES

(1735-1766)

C'est une des plus curieuses figures du XVIII° siècle que celle du marquis Louis-René de Girardin. Très intéressé par l'homme qui a le plus contribué au charme et à la réputation du village où je suis né, j'ai cherché passionnément à connaître les détails de sa vie, et ce fut pour moi un vif plaisir de voir son portrait par Greuze


dans le salon de ses descendants directs. Il est représenté assis sous un chêne, en habit de drap, culotte de peau et cravate bouffante, avec, à côté de lui, le chapeau haut de forme des premières années de la Révolution, à cocarde tricolore. Sur un piédestal qu'entourent des roses, le buste de Jean-Jacques Rousseau se détache d'un fond de paysage d'Ermenonville. Le marquis caresse, d'une main fine et élégante, un chien familier ; ses cheveux grisonnants sont simplement relevés ; il vous regarde de ses larges yeux noirs, avec un sourire détaché : en somme, physionomie de grand seigneur philosophe, très idéologue et très artiste.

Nous verrons en lui, dans toute sa vie, ces trois caractères, le gentilhomme grand seigneur, le mécène curieux et l'artiste passionné pour la beauté des paysages rustiques ; enfin idéologue il le fut assurément, car il adhéra à la « Philosophie » et aux idées nouvelles, avec un enthousiasme, je dirai même une candeur absolue. Mais cette sincérité profonde fait l'originalité et le charme de son caractère.

Les Girardin sont issus d'une ancienne famille florentine émigrée en France, les Gherardini. Ils ont donné à la monarchie française, au XVII° siècle, un ambassadeur en Turquie, un marin de talent et des magistrats. Le marquis René de Girardin fut le premier à prendre ce nom : son père était Louis-Alexandre Girardin, marquis de Vauvray, seigneur de la Cour des Bois, de Préaux et autres lieux, conseiller-lay au parlement de Paris, ancien maître des requêtes de l'hôtel du roi. La marquise de Vauvray était née Catherine Hatte, fille de messire René Hatte, écuyer, conseiller du roi en ses conseils, greffier des conseils d'Etat et privé. Hatte était, en outre de ces titres officiels, fermier général et financier. Il avait donné à sa fille une dot de trois cent mille livres, et il laissa à son petit-fils, notre marquis de Girardin, une grosse fortune. La marquise de Vauvray possédait à Paris un grand hôtel de style Louis XIV, dont Blondel dans son « Architecture française » nous a transmis les dessins.

René de Girardin naquit à Paris le 24 février 1735 ; nous avons peu de documents sur sa jeunesse : il « embrassa la carrière des armes ». « Il y fut obligé, dit un écrivain de la fin du XVIII° siècle, mais en tempéra l'âpreté par la culture des arts ». « Une âme forte, un esprit juste, ajoute le même Thiébaut de Berneaud (1), une passion très vive pour l'étude le firent remarquer dès sa première jeunesse. » Il fut mousquetaire à la première compagnie en 1754, et en 1755 il obtenait le brevet de capitaine au régiment Royal-Dragons. Il se signala pendant la Guerre de Sept ans (1756-1763), mais, avant la fin de cette guerre, il quitta les armées de Louis XV, pour venir à Lunéville, à la cour de Stanislas Leczinski. Le roi de Pologne, duc de Lorraine, le nomma enseigne de ses Gardes du corps, puis capitaine des mêmes Gardes. Il ne semble pas que le métier militaire n'ait jamais été la véritable vocation de René de Girardin ; mais il garda de son séjour dans les camps, la volonté autoritaire de l'homme habitué au commandement (2).

Il était déjà quelque peu philosophe, tout au moins séduit par les idées nouvelles. S'il dut se plaire dans la petite cour lettrée et artiste de Lunéville, il eut à y défendre Jean-Jacques Rousseau, contre un auteur bien en cour, Palissot (3), qui dans une comédie, les Philosophes, jouée devant Stanislas, représenta Jean-Jacques par un personnage ridicule, marchant à quatre pattes pour retourner à la Nature.

Le 20 avril 1761, le marquis de Girardin épousa, en la paroisse Saint-Jacques de Lunéville,



Brigitte Adélaïde Cécile Berthelot de Baye,

dont le père, le baron de Baye, (4) était depuis longtemps attaché à la personne du roi de Pologne ; il était maréchal des camps et armées de Lorraine. C'était, d'après les souvenirs d'enfance de son petit-fils, Stanislas de Girardin, « un petit homme très maigre, très sec, assez bon général ». Stanislas de Girardin, premier enfant de René, fut le filleul de Stanislas Leczinski. Le prince Xavier qui devait être parrain du comte de Provence voulut aussi lui donner son nom, et le futur député à la Constituante porta les prénoms de Stanislas-Xavier, comme le futur roi Louis XVIII. Le roi de Pologne fut très bon et paternel pour son petit filleul : il le recevait dans son cabinet, lui donnait des bonbons, ou le fouet quand l'enfant n'était pas sage (5).

Peut-être fut-ce la comédie de Palissot qui mit en froid Stanislas Leczinski et le marquis de Girardin. Toujours est-il que celui-ci quitta Lunéville pour voyager. Il parcourut l'Italie, traversa l'Allemagne et visita l'Angleterre. Les souvenirs antiques, les galeries de tableaux, et aussi les paysages de l'Italie, modèles des Poussin et des Lorrain le séduisirent, mais l'Angleterre l'intéressa plus encore. C'était alors le pays des lumières, le pays d'un très grand et très nouveau développement agricole, surtout relativement aux misérables campagnes françaises de la même époque. C'était le pays des belles routes déjà en « macadam », des courses de chevaux et, découverte principale pour notre voyageur, des jardins anglais. René de Girardin, comme beaucoup de Français contemporains, donna dans « l'Anglomanie ». Il faisait toutefois quelques réserves à son admiration pour les Anglais. « Les courses de Newmarket, écrivit-il plus tard, seraient sans doute une extravagance, si elles ne contribuaient à soutenir l'éducation des races de chevaux. Peut-être aussi ont-elles conduit à trop négliger les races utiles pour les races inutiles. Quoi qu'il en soit, c'est une chose digne de la curiosité d'un étranger et un objet de fortune nationale. » Il a laissé des observations sur le commerce et l'industrie, les ateliers de Birmingham. « J'aime, écrivit-il encore, la situation de Hotwells près de Bristol, mais la ville de Bath réunit nombreuse compagnie. On s'y divertirait davantage s'il y avait comme autrefois moins d'étiquette et de pose. Les hommes cherchent partout à se mettre des cols et des jarretières. » Il admira beaucoup aussi les jardins et les parcs d'Angleterre, le nouvel art de Kent et de Brown, mais toujours avec des réserves et certaines critiques. « Tel est le parc célèbre de Milord Cobham à Stowe. C'est un composé de lieux très beaux et très pittoresques, dont les aspects ont été choisis en différents pays, et dont tout paraît naturel excepté l'assemblage, » écrivit Rousseau dans la Nouvelle Héloïse ; ce fut aussi l'avis de Girardin.


Le premier baiser de l'amour.
2ème planche de la «Nouvelle Héloïse» (suite de Moreau).
Dessinée par Moreau le Jeune, gravée par N. Le Mire.

« Quant aux jardins de Blenheim, disait-il, et de Stowe, ils ont certainement plus de magnificence que de conséquence et de vérité. » Son Ermenonville devait, suivant l'abbé Delille, former un magnifique ensemble. (6)

Mais il découvrit près de Birmingham le vrai modèle de ses futurs jardins, le cadre d'églogues qu'il rêvait. C'était un petit domaine, une ferme ornée en Arcadie moderne, des prairies vertes d'Angleterre, animées des travaux champêtres et des paysages délicieusement composés. « Mon Leasowes (7), écrivait-il plus tard, à un de ses parents, vous ne m'en dites rien, de cette composition vraiment charmante et poétique... L'aurait-on gâtée depuis que je ne l'ai vu ; cela pourrait être, car le domaine de l'aimable poète, M. Shenstone, venait de tomber entre les mains d'un nabab. Sans quelque attentat de l'aveugle Plutus contre le dieu du Goût, jamais le charme touchant de Leasowes n'eût manqué la conquête d'un homme sensible.»

Ainsi notre voyageur allait observant toutes choses, admirateur ou censeur tour à tour. A côté du philosophe un peu dogmatique, apparaissait l'homme rustique, ou l'artiste et le poète.

Il revint en France, et bientôt, il entreprit de réaliser les projets conçus en voyage : créer des jardins inspirés de ceux d'Outre-manche, et des sites classiques de la terre italienne, mais d'un genre nouveau et original. En 1766, après la mort de Stanislas Leczinski, il vint s'installer à Ermenonville. C'était la plus belle des terres dont il avait hérité de son aïeul René Hatte.

 


 

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Note I-4

Le baron de Baye est le petit-fils de François Berthelot, comte de Saint-Laurent (Canada) (1636-1712), premier fermier général des poudres et salpêtres sous Louis XIV, secrétaire du Roi du 20 décembre 1668 et secrétaire des commandements de madame la dauphine, commissaire-général d'artillerie & conseiller d'Etat.

Sur sa remarquable action à la ferme des poudres et salpêtres, on pourra lire avec intérêt la thèse de Frédéric Naulet.

À lire aussi, ses portraits par Michel Popoff dans Prosopographie des gens du parlement de Paris et par Daniel Dessert dans Argent Pouvoir et Société au Grand Siècle (chez Fayard).

Autre personnage à connaître dans cette famille Berthelot, la propre tante de la marquise de Girardin : la marquise de Prie (1698-1727), Agnès Berthelot, épouse du marquis de Prie (parrain de Louis XV), et maîtresse du régent de France, Louis IV Henri de Bourbon-Condé, prince de Condé (1692-1740). Elle fut dame du palais de la reine Marie Lecszinska de 1725 à 1726. On dit qu'elle eut une très grande influence sur le régent, et que c'est elle qui aurait décidé du mariage de Louis XV avec Marie Lecszinska. (Retour au texte)












Note I-1


(Voyage à Ermenonville, p. 172.) (Retour au texte)











Note I-2


(Il fut nommé brigadier dos armées du roi par Louis XVI en 1780). (Retour au texte)











Note I-3


(Charles Palissot de Montenoy 1730-1814). (Retour au texte)











Note I-5


(Mémoires de Stanislas Girardin). (Retour au texte)











Note I-6


(Poème des jardins). (Retour au texte)











Note I-7


(Propriété du poète William Shenstone dont les Églogues furent aussi très goûtées de Girardin. Shenstone avait en quelque sorte traduit ses vers dans son domaine rural). (Retour au texte)