CHAPITRE X

LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME

 

En 1781, la famille de Girardin séjourna un peu plus longtemps à Paris, à cause du mariage d'une des filles du marquis René avec le comte Alexandre de Vassy, ces amants fanatiques de la nature, restaient à contrecœur dans la capitale, et le jeune Stanislas a laissé, dans ses Souvenirs, une note, écrite à cette époque, (1) où il maudit le « séjour de boue et de fumée de Paris, dont l'air malsain répand à une lieue une odeur si infecte que l'on peut dire que l'on sent Paris bien longtemps avant d'y arriver... Point de trottoirs, point d'arcades, enfin rien de ce qui pourrait mettre le paisible citoyen à l'abri de ces flots de boue dont l'inondent trop souvent cette foule de chars, que le luxe a multipliés. La partie la plus nombreuse de sa population, celle qui n'a point de fortune, est aussi la plus opprimée... »

Malgré cette horreur de Paris, et cette indignation contre les abus de l'Ancien Régime, les Girardin ne laissaient pas de mener la vie mondaine. Les jeunes gens virent jouer Marianne au théâtre mondain de Mme de Montesson, épouse morganatique du duc d'Orléans.

« Le lendemain 18 mars 1781, raconte Stanislas de Girardin, nous sommes allés à Versailles pour la signature du contrat de ma sœur avec M. de Vassy. Nous descendîmes en arrivant chez M. de Ségur, ministre de la Guerre : après avoir obtenu de lui qu'il présenterait le contrat à Louis XVI, nous fûmes dans l'antichambre du roi pour attendre son lever ; tout y était tendu en violet pour le deuil de l'Impératrice. Après avoir attendu pendant deux mortelles heures, nous eûmes à midi la consolation d'entendre appeler par un gros suisse : la garde-robe ! une demi-heure après, la chambre ! ensuite le contrat ! mais la quantité de monde m'empêcha d'entrer jusques dans la chambre du roi. Dès qu'il eût signé son nom, nous allâmes chez la reine qui, comme femme, nous fit attendre fort longtemps. Nous nous rendîmes ensuite chez Monsieur et Madame, de là chez M. le comte d'Artois, chez M. le duc d'Angoulême ; ce prince n'avait encore que quatre ans ; je me souviens qu'il était enchanté de signer, c'était le seul de toute la famille royale qui eût une écriture lisible. Quand il eut quitté la plume pour reprendre son sabot qu'il avait laissé, nous passâmes chez Mesdames. En sortant de là j'allais avec mon père chez M. de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, à qui je fus présenté et qui nous dit les choses les plus obligeantes. D'un ministre nous passâmes chez un autre pour remercier M. de Ségur et le faire signer. Il nous garda à dîner; il y avait une quantité énorme de monde qui semblait attendre un regard ou un mot du ministre ; pour moi je ne soupirais qu'après le dîner, car je mourais de faim ; on nous servit un fort grand gala.

« Où chacun malgré soi l'un sur l'autre porté
Faisait un tour à gauche et mangeait de côté. »

Le repas fini, chacun se retira, mais nous n'en étions pas encore quittes ; il fallut aller chez le garde des sceaux, notre très cher cousin, M. de Miromesnil. Enfin, nous montâmes en voiture pour retourner chez nous, et je pensais que c'était bien à tort que l'on disait qu'on ne revenait jamais heureux de Versailles, car pour moi j'étais on ne peut plus heureux d'en être sorti (2). »

On voit par cet amusant récit de ce contrat de mariage que les hôtes de Jean-Jacques, et les « illuminés » d'Ermenonville faisaient figure à la fin de l'Ancien Régime de grands seigneurs bien en cour. Le marquis René était loyaliste. Il avait écrit, au moment de la première grossesse de Marie-Antoinette, à un cousin italien : « Quoi qu'il en soit, notre reine est grosse et nous nous en réjouissons, fort attachés à la directe*, comme de raison... » (*La branche directe de la famille royale.)

Ses fils entraient dans l'armée comme il convenait à de bons gentilshommes. Louis, dit « Brégy » passa par l'école militaire ; quant à Stanislas, il fut d'abord cadet gentilhomme au régiment Colonel-Général. Un de ses grands oncles avait eu une compagnie dans les Gardes-françaises ce qui lui donnait des droits pour entrer dans ce régiment privilégié. Par une de ses parentes, amie du maréchal de Biron, le marquis allait obtenir une compagnie pour son fils âgé de seize ans, moyennant une somme de 30.000 livres. Mais un incident vint tout brouiller, la reine vint, à ce moment (juin 1780), à Ermenonville. Elle demanda au marquis ce qu'elle pouvait faire pour lui. « Placer mon fils aîné dans les Gardes-françaises. - Je m'en charge. » Effectivement elle le demanda au maréchal de Biron, avec lequel elle était froidement alors. Il répondit avec embarras, et il déclara au marquis de Girardin : « Si la Reine veut nommer aux places d'officiers vacantes dans mon régiment, elle n'a qu'à s'en faire donner le commandement ; vous avez voulu emporter ce que vous auriez obtenu, maintenant vous ne l'aurez pas. » (3) Stanislas entra donc au Colonel-Général Dragons en garnison à Vitry-le-François. Il passa ensuite dans la Reine-Dragons, enfin à dix-huit ans, il obtint le brevet de capitaine dans le régiment de Chartres où il était recommandé par sa tante la marquise de Polignac, intime du Palais-Royal. Ce régiment d'abord à Libourne, fut transféré au Mans, où le 7 juin 1789, les habitants offrirent au jeune capitaine la cocarde tricolore, en lui disant : « Elève de Jean-Jacques, ton patriotisme te rend digne de la porter. » Il fut commandant de la Garde Nationale de la ville et membre du Conseil municipal, et le 7 décembre 1789, on lui décerna le titre de « citoyen du Mans ».

Il obtint à ce moment un congé et ne fut pas rappelé sous les armes pendant la Révolution. Il ne devait rentrer dans l'armée que sous le Consulat et l'Empire. Il commença à l'Assemblée bailliagère de Senlis la brillante carrière d'orateur politique et d'administrateur qui ont fait sa célébrité.

Le second fils du marquis, Amable-Ours-Séraphin, le « petit gouverneur » de Jean-Jacques fut tout différent de l'aîné. Dès son enfance il fut mélancolique et renfermé ; il « fuyait les femmes » par une sorte de crainte anticipée des passions violentes dont il devait souffrir plus tard. Il eut une âme semblable à celle des héros de roman de sa génération, des « Saint-Preux », des « Werther », des « Obermann », des « René », Misanthrope, très affligé de ses maux réels, mais surtout des chimères de son imagination, le « petit gouverneur » avait hérité de l'âme passionnée du vieillard pour qui il cueillait des fleurs.

Dans des cahiers de maroquin rouge, sur des papiers jaunis, nous avons encore les mémoires de sa courte vie orageuse. C'est en majeure partie une sorte de roman d'amour, où s'intercalent des lettres, par le style et l'accent semblables aux lettres de Saint-Preux, et de Julie d'Etanges. C'était même une âme moins résignée que son maître Rousseau, toujours si confiant dans la bonté de la Providence : « Je ne me plains plus, écrit-il au plus fort de ses chagrins, je brave tous tes décrets, barbare Destin, accumule tous tes forfaits, mais prends garde de m'anéantir, ta proie t'échapperait. »

Ses dernières crises morales se passèrent sous la Révolution. Il mourut dans la fleur de l'âge sous la Terreur ou après Thermidor. Il suivit les événements révolutionnaires avec une passion toute philosophique. Mais son âme était trop pleine de ses sentiments personnels, pour que les événements pussent l'émouvoir autant que nous pourrions le penser. Il n'écrit sur eux que de courtes notes : les massacres de Septembre lui « soulevèrent le cœur », mais il en conclut que de telles atrocités se commettent parce que l'amour ne règne pas parmi les hommes : « L'amour, écrit-il, est une passion exclusive, par conséquent l'homme véritablement amoureux doit avoir peu de vices. L'amour rend doux, bon, compatissant... » Et plus loin : « Les sentiments sont les seuls poids qui règlent la balance de la vie. Qu'il est doux d'aimer et qu'il est doux d'être aimé. L'ambition, la vanité, l'orgueil, l'intrigue, toutes les passions, en est-il une qui soit comparable à l'amour. Les sentiments sont les bienfaiteurs ou les bourreaux de l'humanité. »

« Philosophe », comme son père, Amable avait la même manière de se faire un petit dictionnaire avec des pensées détachées d'écrivains célèbres, et quelques réflexions personnelles. Il méditait sur les écrits de Rousseau, de Voltaire, de Montaigne, de Raynal, etc.

Comme tous les gentilshommes d'esprit libéral, le marquis de Girardin vit avec de grandes inquiétudes et de grandes espérances la fin de l'Ancien Régime et les préliminaires de la Révolution. Comment tout cela allait-il finir ? Les abus et les désordres de l'Etat s'accroissaient, le gouvernement se trouvait dans une situation financière inextricable. D'autre part, les désirs de réforme gagnaient de plus en plus toutes les classes de la société : arriverait-on à réaliser ce gouvernement idéal, d'après les principes de Rousseau, que rêvait le marquis René de Girardin, avec une foi profonde dans son excellence et dans sa possibilité ?

Les abus l'irritaient violemment. Ses droits de propriétaire terrien étaient lésés par la capitainerie d'Halatte, qui assurait un beau territoire de chasse au prince de Condé, Girardin avait construit, dans un coin de ses bois, une cabane de charbonnier, que dominait cette inscription à la « meunier de Sans-Souci » :

CHARBONNIER EST MAÎTRE CHEZ LUI

Un jour que le prince vint chasser à Ermenonville, le marquis s'arrangea pour être absent. Le jeune Stanislas qui était seul au château suivit la chasse. Le prince lut l'inscription : « Ce serait tout au plus juste, dit-il, si l'on n'était pas en capitainerie. » (4) Le fils du marquis philosophe, quoiqu'encore très jeune, prit très mal cette réflexion. Il ne consentit qu'au moment du dessert à assister au déjeuner du prince. Le prince lui ayant offert des fruits, il lui répondit : « Merci, Monseigneur, mais je suis ici chez moi et je me suis fait servir à déjeuner. »

Plus tard le jeune député à l'Assemblée bailliagère de Senlis rédigea les réclamations contre les capitaineries, dans les cahiers des Etats généraux. Il le fit avec tant de zèle que le prince de Condé s'en émut. Stanislas de Girardin eut les honneurs de la dernière lettre de cachet ; mais elle fut lancée contre lui trop tard ; il aurait connu le séjour de la Bastille, si la prison d'Etat n'était pas tombée au pouvoir du peuple.

Son père, le marquis René, avait la même indignation contre les chasses royales ou princières, destructrices de toute prospérité agricole dans le territoire des capitaineries. Il s'indignait de voir ses paysans ne pouvoir défendre leurs récoltes contre le gibier trop abondant, et les gardes-chasses tirer sur les braconniers, qu'ils surprenaient même en légitime défense de leurs champs.

La situation de l'Etat aux dernières années de la monarchie absolue se compliquait de plus en plus. René de Girardin s'intéressait vivement aux misères des campagnes et aux difficultés de la situation économique du pays. Il faut lui rendre cette justice que personnellement il fit ce qu'il put, et, en 1787, il s'appliqua avec beaucoup de zèle à réparer les maux d'une inondation terrible pour la beauté de ses jardins comme pour les récoltes de ses paysans.

Il espérait de la grande révolution, non comme elle se fit, mais comme il la rêvait, une transformation de la monarchie française d'après cette note qu'il écrivait en marge du Contrat Social :

« C'est pourquoi il devient de plus en plus nécessaire de réduire les princes à des titres de précision exacte, car un délégué ne peut avoir aucune propriété réelle et personnelle au préjudice de ses commettants. »

 

 

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Note X-1


(Mémoires de Stanislas Girardin p. 60.) (Retour au texte)





















Note X-2


(Mémoires de Stanislas de Girardin, p. 64, t. III.) (Retour au texte)

((Armand Thomas Hue 1723-1796, marquis de Miromesnil, Garde des sceaux de France (1774-1787) est l'époux de la fille d'une cousine issu-de-germain de René de Girardin)).





















Note X-3


(Mémoires de Stanislas de Girardin, p. 68, t. III.) (Retour au texte)





















Note X-4


(Mémoires de Stanislas de Girardin.) (Retour au texte)