LES PIERRES TOMBALES DE MEILLANT


R. CHALLET






Six pierres tombales avec inscriptions se voient encore dans l'église de Meillant, et deux autres dans le cimetière attenant.
Ces quelques pages essaient de les déchiffrer, d'identifier les personnes qu'elles recouvrent ou ont recouvert, et de les situer.


DANS LA CHAPELLE SAINT JOSEPH

Cette chapelle est récente.

Bâtie aux frais de la duchesse de Mortemart, elle fut bénite le 20 mai 1877 par le curé Henri Austregésile Lesage, qui en avait béni la première pierre le 21 janvier de la même année.
En face du confessional, et encadrée dans le lambris, se voit une inscription en deux parties écrites en minuscules gothiques :


CY GIST : HONORABLE HOME ET SAIGE MAISTRE
IEHAN LYBAULT : BACHELier e LOYX : EN SO VIVAT
PROCUREr DU ROY NRESr ADUNLEROY. LIEUTANT DE CHAR
TON MEILLAT CHADEUIL ET LE PODIZ : Me DES CAUSES ET
FACTZ DESD LYEUX : CHt DE TAUMERAIZ : QSCAT IN PACE
IL TREPASSA
LE XVIe DE MAY
MIL Vc XXX
PRIES DIEU POR
SON AME


Ce qui peut se lire :
cy-gist honorable homme et saige maistre Jehan Libault, bachelier en loyx (en droit), procureur du Roy, notaire (?) à Dun-le-Roy, lieutenant de Charenton, Meillant, Chandeuil et le Pondiz, Maître des causes et faits desdicts lyeux et châtelain de Taumerais (Thaumiers ?). Quiescat in pace (Qu'il repose en paix). Amen. Il trépassa le 16 may Mil Cinq Cent Trente. Priez Dieu pour son âme.

Au début du XVIe siècle, la famille Lybault était déjà bien établie à Meillant, Arpheuilles, Bruère, Saint-Amand, etc … Bacheliers ou licenciés en droit, lieutenant de la justice de Meillant, notaires, médecins, échevins, prêtres, sieurs de Saint-Rhomble, de la Bouchaille, de Crouron et autres lieux, etc …leur nom se retrouve à chaque page des registres paroissiaux jusqu'à la veille de la Révolution. Plusieurs sont inhumés dans l'église de La Celle.

Mais qui est notre Jehan Lybault ?

Faisant état d'une information provenant de Madame de Sainte Aldegonde, le curé Lacord écrit en 1864 que Jehan Lybault était dès 1503 notaire et bailli de Charles d'Amboise. C'était l'époque où le château de Meillant prenait la belle allure qu'il a gardé jusqu'à nos jours. C'était aussi l'époque où les nouvelles d'Italie retentissaient à Meillant : la mort de Charles d'Amboise, âgé seulement de 38 ans, le 11 février 1511 à Corregio en Lombardie. La victoire de Marignan en 1515, bien sûr ! Les Meillantais s'en souviennent encore ! La mort de Georges d'Amboise, fils de Charles, en 1525 à la bataille de Pavie : il n'avait que 22 ans ; cette mort prématurée faisant passer Meillant par Antoinette d'Amboise aux La Rochefoucauld-Barbezieux.

Décès, successions, changements de propriétaires, tout cela intéresse un notaire. Et l'honorable Jehan Lybault, avec sa sagesse, dut savoir en tirer profit. Le nom d'une parcelle de forêt pourrait peut-être en témoigner. Située entre Le Maupas, Chalais et la Croix Maupioux, elle s'appelle encore : les Tailles à Jean Libault.

Jehan Lybault était-il intéressé aux choses spirituelles ? On l'ignore. Quoiqu'il en soit, il est fort possible qu'en 1529, quelques mois avant de mourir, il ait rencontré à Meillant Jean Calvin, alors jeune étudiant en droit à l'Université de Bourges. Celui-ci, en effet, dans une lettre écrite à Meillant et datée 13 septembre 1529 mentionne le nom de son ami Roussard. Or, non seulement il y avait une famille Roussard à Meillant, mais encore elle était alliée à la famille Lybault. Un document de 1553 nous apprend que Alison Roussard avait épousé un Jehan Lybault, lieutenant en la justice de Meillant. Un fils de notre Jehan ? Peut-être. Mais le saura-t-on jamais ?

Après s'être occupé des affaires des autres, Jehan dut mettre les siennes en ordre et redit son âme à dieu le 16 mai 1530. L'église de Meillant n'était pas encore achevée : son portail n'est daté que de 1537. C'est pourtant dans l'église qu'il fut enterré.

La description que le curé Lacord, en 1855, nous donne de sa tombe indique bien qu'il s'agissait d'un homme riche et important. " Il fut inhumé dans l'église, et sous la chaire, où l'on voit encore sa tombe. Sur cette tombe, on avait mis une pleureuse, c'est-à-dire une statue de taille naturelle. Elle était couchée sur la tombe, la tête appuyée sur le bras gauche et dans la posture d'une femme écrasée par la douleur… Arriva la Révolution. La statue fut mutilée, on détacha du tronc la tête et les bras qui devaient être assez bien faits si l'on juge d'après les draperies de la robe qui recouvrent le corps… "

Au moment où le curé écrivait, la statue venait d'être enlevée de l'église dans des circonstances assez troubles, dont on pourrait parler à une autre occasion.

Quant aux inscriptions, elles furent conservées, probablement in situ. Elles furent scellées à leur place actuelle en 1877, lors de la construction de la chapelle.


Dans le pavement, juste au-dessous de ces inscriptions, se voit la pierre tombale d'un autre Lybault et de sa femme.

CY GIT HONNORABLE HOMM ET SAIGE M. CLAUDE LIBAULT LICEN… EN
SON VIVANT LIEUTEN GNAL DE CHARAON MEILHAT CHADEUIL ET LE PODIZ LEQL DECEDA
LE 24e JUILLET 156. ET HONNESTE
FEMME………………………………………………
DIEU POUR LEURS AMES



Ce qui peut se lire :
Cy-git honnorable homme et saige maistre Claude Libault, licencié (en loyx) en son vivant lieutenant général de Charenton, Meillant, Chandeuil et Le Pondiz, lequel décéda le 24 juillet 156.
Et honneste femme…………………………………..(Priez) Dieu pour leurs âmes.


Un document de 1557 nous montre Maître Claude Libault, " licentié en droit et habitant de Meillant ", agissant comme procureur de Messire Charles de La Rochefoucauld, seigneur de Meillant. Nous savons qu'il décéda au plus tard dans les premiers mois de 1558. Quant au nom de sa femme et à la date de sa mort, ils sont cachés par l'épaisseur du lambris, mais ils nous sont révélés par un texte de 1568 qui mentionne une " Naulde Giraud, veuve de Claude Libault ".

Sur leur pierre tombale est gravée une croix fleuronnée sous un arceau orné de têtes de mort. En bas à droite de la croix se voient les armes de Claude Libault.


DANS LA NEF


Devant la chaire, sous le premier banc, juste avant la grille du chœur, se trouve une pierre tombale partiellement effacée, et dont la partie supérieure manque :

CY GIST HONNORABLE
HOMME MAISTR IEHA I VI E
EN SON VIVANT FERMIER DE
TERR ET SEIGNEVRIE DE
MEILLIANT IL DECEDA LE
24 JOVR DE MARS 1615
PRIES …………………………



Le prénom est évident : IEHA, c'est JEHAN.

Quant au nom de famille, Buhot de Kersers lisait : VIET. Rien n'est moins certain. Le trait vertical qui suit IEHA n'est pas le début d'un N. Il est accompagné en bas à droite d'un trait courbe, et cet ensemble ne peut être que le reste d'un B. La lettre V. venant après un B. ne peut être qu'un U. Le trait vertical suivant cet U. est le premier jambage d'un N., dont la diagonale peut encore se deviner. La dernière lettre de la ligne est un E., dont la barre centrale est effacée. Enfin, au-dessus de cet E. se voit un tout petit T. Cela donne BUNET. Ce nom ne se rencontre jamais dans les registres. Par contre on trouve fréquemment des BRUNET, chirurgiens, laboureurs, procureurs au baillage de Meillant… Vu l'orthographe un peu spéciale du graveur et la facilité avec laquelle il omet une lettre, je pencherais pour lire : JEHAN BRUNET. Comme il s'agit d'un fermier des terres et seigneurie de Meillant, la solution de l'énigme se trouverait probablement aux archives du château.

Pour ce qui est de la date, Buhot de Kersers lit 1649. Aujourd'hui, peut-être à cause d'une usure plus grande de la pierre, je ne puis lire autre chose que 1615.


DANS LA CHAPELLE DU SACRÉ-CŒUR


C'est l'ancienne chapelle Saint Jean. Les registres nous disent qu'entre 1681 et 1750 six personnes y furent inhumées : Noble homme François Tondu, capitaine et maître des eaux et forêts des terres de Meillant ; Edme Langlois, boucher et cabaretier, ainsi que sa femme Claude Peronnet ; Me Charles BOIN, procureur d'office des terres de Meillant ; Me Jacques Dufour, lieutenant général de Dun-le-Roy, bailli civil et maître des eaux et forêts des seigneuries de Meillant et Charenton ; et Me Pierre Buisson.

La pierre tombale de ce dernier s'y voit encore, en grande partie effacée :

CY GIT MAISTRE PIERRE …………………………………DU ROY
…………………………ST AMAND LEQUEL EST DECEDE LE 24 FEVRIER 1714
PRIEZ DIEU ……………………………….



On y voit aussi les pierres tombales de deux personnes non mentionnées dans la liste ci-dessus :

CY GYT DAMOESELLE ANNE RENAULT FEMME DE MAISTRE PIERRE BUISSON
CONSEILLER DU ROY …………………………ESLUT A SAINT AMAND LAQUELL
EST DECEDEE 9 SEPT 1706 PRIEZ DIEU POUR LE REPOS DE SON AME.

CY GIT HONORABLE HOMME MESSIRE …….. OT PRESTRE CURE DE MEILLANT
LEQUEL EST DECEDE LE 21 AOUST 1710. PRIEZ DIEU POUR LE REPOS DE SON AME.



Un simple regard sur les registres paroissiaux permet de combler les blancs, d'identifier et de relier ensemble ces trois personnes. Il donne aussi une idée de la vie d'une famille de la société de Meillant au début du XVIIIe siècle.

Le 8 novembre 1701, Me Pierre Buisson, conseiller du Roy, élu en l'élection de Saint-Amand, fils de Me Jean Buisson, greffier en chef de la chatellenye royale de la Bruyère à Cerilly, et de Dame Gabrielle Thomas, épouse en l'église de Meillant Anne Renault, fille de Me Jean Renault, marchand, et de Madeleine Amelot.

Le 21 septembre 1702, c'est le baptême de leur premier enfant : Gilbert. Le père ajoute à ses titres celui de " garde du scel pour l'élection de Saint-Amand " : la gabelle. La marraine est Madeleine Amelot, grand-mère de l'enfant.

Le 9 décembre 1705, ils font baptiser un deuxième enfant : Pierre. Le parrain est messire Pierre Amelot, docteur en théologie et curé de Meillant. Neuf mois plus tard, le 9 septembre 1706, Anne Renault meurt et est inhumée le lendemain " dans l'église ".

Pierre Buisson attend six ans avant de se remarier. C'est le 26 septembre 1712 qu'il épouse en secondes noces Marie Avenier, fille de Gilbert Avenier, premier élu de Saint-Amand et de Jeanne Marie Thomas. Marie Avenier avait 29 ans, ayant été baptisée à Meillant le 9 février 1683.

Le trente juillet leur nait un fils : Gilbert. Mais leur bonheur sera de courte durée, et le 24 février 1714, pierre Buisson rendra son âme à Dieu et sera enterré dans la chapelle Saint Jean.

Après un an de veuvage, Marie avenier se remarie le 26 février 1715 avec Me Gilbert David, employé dans les affaires de Sa Majesté. De ce mariage naîtront cinq enfants. Finalement Marie Avenier quittera ce monde le 2 novembre 1722. Elle aussi sera inhumée dans l'église, mais sa pierre n'a pas été préservée. Elle avait trente neuf ans (quarante dit le registre). En l'espace de dix ans elle avait été mariée deux fois et avait donné le jour à six enfants.

Mais venons-en à Pierre Amelot. En juin 1654 il était déjà curé de Meillant et devait le rester encore pendant cinquante six ans. Comme ses prédécesseurs Léonard Delaporte et P.D. des Roches, il était bachelier en droit canonique. Sur ses vieux jours, en 1705, lors du baptême du petit Pierre Buisson, il signe même : Docteur en théologie. Fantaisie de vieillard vraisemblablement.

On a pu remarquer dans ce qui précède que la mère d'Anne Renault était une Amelot.

Il devait être assez dur et âpre en affaires, si l'on en juge par le document suivant daté de 1688 : " Nous soussignés, scavoir moy, Pierre Amelot, curé de Meillant, et François, conte de Brichanteau et Gaspard de Plébault, sieur de Lagein, tuteurs honoraires et onéraires de messires les enfants de feu Messire le marquis de Nangis, seigneur de Meillant, s'accordent pour une portion congrue de 50 livres chacun pour moy et mon vicaire, moyennant quoi les procès (1686-1688) au parlement de Bourges et Moulins seront éteints ; plus l'arrérage. Les tuteurs donnent à prendre sur Guillaume Picot, fermier en partie des terres de Meillant, le nécessaire. Sans que cela puisse néanmoins préjudicier à moy sudit curé aux prétentions que je puis avoir contre les décimeurs laïques. "

Âgé d'au moins 80 ans, il mourut le 21 août 1710, après une courte maladie, ayant administré les sacrements et tenu les registres jusqu'au 14 juillet 1710. On l'enterra dans la chapelle Saint Jean, la tête du côté de l'autel, le corps tourné vers les fidèles comme il se doit pour un prêtre. Et l'on oublia d'inscrire son décès dans les registres paroissiaux. La même chose arriva en décembre 1779 à Pierre Marie Rollet, et en 1830 à Gabriel Morlet, tous deux curés de La Celle. Mais pour ce dernier l'omission fut réparée quelques semaines plus tard par une note marginale.


DANS LE CIMETIÈRE

(La pierre tombale de Claude Etienne Lerasle se trouve maintenant-en 2021, sur le côté de l'église, proche du monument aux morts)


Deux pierres tombales se trouvent dans le cimetière. L'une a été utilisée pour construire le socle de la croix centrale. Elle semble en parfait état, mais son inscription est pour l'essentiel recouverte par d'autres pierres. Nous n'en parlerons donc pas. L'autre se trouve à terre à côté de la croix.

C'est la pierre de Messire Claude Etienne Lerasle, curé de Meillant de 1752 à 1768.



Il y est représenté coiffé de la barette, portant l'étole, le corps barré de deux tibias croisés. Trois larmes entourent son visage, l'une à droite, l'autre à gauche, et la troisième sous son menton. Un cœur est gravé sur son estomac. De part et d'autre de son image, on voit un bréviaire, une étole pastorale, un calice, deux burettes et leur plateau. En-dessous se lit l'inscription :

CY GIST CLAUDE ETIENNE LERASLE PRESTRE CURE DE LA PAROISSE DE
MEILLANT QUI EST DECEDE LE 17 MARS 1768. PRIES DIEU POUR SON AME.



Sous l'inscription se voient ses deux pieds. Entre les pieds on peut lire : AG63, autrement dit âgé de 63 ans, lecture confirmée par les registres des sépultures.

Claude Etienne Lerasle s'intéressait aux choses et aux évènements, et on trouve dans ses registres bon nombre d'informations intéressantes. Il était administrateur de l'hôpital de Meillant, conjointement avec Louis Bonnet de Sartage et Antoine Fouquet des Roches (époux, notons-le, d'une Catherine Lerasle). Le 22 juin 1766, avec eux, il signe une convention tripartite avec le duc de Charost et avec la sœur Elisabeth Baucheron, supérieure des Sœurs de la Charité, pour l'établissement à perpétuité de deux religieuses pour tenir l'hôpital, s'occuper des malades de Meillant et d'Arpheuilles et de l'éducation des filles de ses deux paroisses.

Grâce à lui nous savons que le vieil Hôtel-Dieu de Meillant, mentionné déjà en 1343 dans les archives de Noirlac, fut rebâti en 1763. Ce nouveau bâtiment existe encore :
c'est le corps principal du " vieux logis " où se tient chaque année (sic) l'exposition des artistes du Centre de la France. Les salles de classe sont visiblement plus récentes. Mais les masures, à gauche de l'entrée, pourraient bien être les derniers vestiges de " l'Ostel-Dieu de Meillant " auquel Anne de Bueil, femme de Pierre d'Amboise, léguait " 6 lincieulx " dans son testament du 23 octobre 1471.