CHAPITRE VII
L'HÉRITAGE DE ROUSSEAU
LA VEUVE DE JEAN-JACQUES
Rousseau mort, il restait à René de Girardin un legs peu intéressant, la simple et vulgaire Thérèse Levasseur, (1) la compagne du philosophe pendant trente-quatre ans, et sa quasi-épouse. Nous avons vu que dans ses dernières paroles, il l'avait en quelque sorte confiée à la bonté de son hôte.
Toute la famille de Girardin d'ailleurs entourait Thérèse Levasseur de vénération. C'était « l'excellente, la simple et touchante veuve » (2) du grand homme. On était trop heureux, puisque Jean-Jacques était mort, de donner un abri à sa compagne. Elle demeura dans le pavillon jusqu'au printemps de 1779, et s'installa à ce moment dans le « petit Clarens ».
La maison que devait habiter Rousseau à Ermenonville,
le « petit Clarens ».Goûta-t-elle beaucoup la poésie du lieu ? On peut en douter ; mais elle y était plus libre et plus chez elle que dans le pavillon, qui se découvrait des fenêtres du château. Le « petit Clarens » était en quelque sorte le sanctuaire de verdure de l'auteur d'Héloïse. Girardin y plaça un autel à l'Amitié, en souvenir de lui. Ces simples vers y étaient gravés pour rappeler sa douce bonhomie :
Le bon Jean-Jacques sur ces
bancs
Venait admirer la nature,
Donner à ses oiseaux pâture
Et jouer avec nos enfants.
(3)
Mais de tout cela Thérèse n'eut cure, c'est dans le « petit Clarens » que Thérèse jugea bon que Rousseau ne fût pas son dernier époux.
La succession de Rousseau n'était pas celle d'un petit rentier, dont les quelques revenus passent à sa femme. C'était tout un héritage littéraire, qu'il fallait recueillir avec soin et diligence ; la pauvre Thérèse en était absolument incapable ; heureusement pour elle, elle trouva le marquis de Girardin qui se fit son tuteur avec beaucoup de dévouement.
Elle lui confia tous les manuscrits que Rousseau laissait dans le pavillon : une grande partie des Confessions, les Rêveries, la musique, etc. ; elle s'en remit à lui du soin de lui assurer une honnête aisance.
Il commença par réclamer à Marc-Michel Rey, libraire d'Amsterdam, la réversibilité sur la tête de Thérèse, d'une rente de 300 livres due à Rousseau. Thérèse obtint en outre une pension de 600 livres de milord Maréchal et une autre du roi d'Angleterre que Rousseau avait toujours refusées.
Puis le marquis de Girardin réunit les romances de Jean-Jacques pour faire paraître le recueil par souscription, sous le titre : Consolations aux misères de ma vie (1781). Le Journal de Paris annonça plusieurs fois cette publication dès l'année 1779. Il se consacrait en outre à une œuvre plus importante. Il s'occupait de réunir les papiers manuscrits d'Ermenonville avec ceux que Rousseau avait déjà confiés à ses amis Moultou et Dupeyrou pour publier une édition complète des œuvres. Ce fut l'édition de Genève de 1779. Boin d'Ivernois, et Bassompierre, directeurs de la Société typographique de Genève, s'entendirent avec Girardin, Moultou et Dupeyrou, et ils passèrent un contrat avec Thérèse : celle-ci les autorisait à publier les écrits de son prétendu mari, et elle recevait en retour un capital de 24.000 livres.
Rousseau estimait qu'avec la seule rente du libraire, sa femme pourrait subsister, sans luxe, évidemment ; la pension de milord Maréchal et celle du roi d'Angleterre, si elles étaient payées régulièrement (ce qui à vrai dire n'était pas le fait ordinaire de ces gratifications) devaient lui donner l'aisance.
Mais il y eut des ressources plus certaines : ce que produisit d'abord le recueil de musique, puis l'édition genevoise des œuvres complètes. Elle produisait comme nous l'avons dit, un capital de 24.000 livres, ou plutôt une rente de 1.200 livres sur ce capital. Le marquis de Girardin s'efforçait de constituer tout l'avoir de Thérèse sous forme de rentes : vu l'ignorance extrême et le peu d'ordre de la pauvre femme, c'était le meilleur parti. C'était aussi le plus conforme au désir de Jean-Jacques.
Soit avec le produit des Consolations aux misères de ma vie soit par libéralité pure, le marquis prit soin de constituer à Thérèse, en deux fois, une rente de 700 livres sur lui-même.
Récapitulons les ressources de la veuve de Jean-Jacques : 1.200 livres de rente sur la Société typographique de Genève, 700 sur le marquis de Girardin, 300 sur Michel Rey, cela faisait 2.200 livres de rente assurées. Avec les pensions du roi d'Angleterre et de milord Maréchal, Thérèse avait au moins 3.000 livres de rente équivalant à environ 7.000 francs d'aujourd'hui, c'est-à-dire pour elle une petite fortune.
Ainsi, grâce au marquis de Girardin surtout, elle obtenait ce que Rousseau avait toujours désiré pour lui-même et demandé vainement, voire beaucoup plus. En 1765, il n'avait pu céder la propriété de ses œuvres moyennant une rente de 1.600 livres, « somme, disait-il, que je dépense annuellement depuis que je vis dans mon ménage, c'est-à-dire depuis dix-sept ans ». Et il avait fini par traiter à un prix très inférieur.
Thérèse aurait pu jouir tranquillement de ses revenus dans sa retraite du « Petit Clarens », mais, à ce qu'il semble, vers le mois d'août 1779, tout commençait à se brouiller.
Notons ce récit de l'abbé Brizard : « Elle a voulu mettre la zizanie dans la famille de Girardin. Elle se plaignait un jour de ce que Mlle de Girardin lui faisait les yeux noirs. M. de Girardin en fit le reproche à sa fille : « Mais puisque je les ai tels, papa, répondit-elle, comment voulez-vous que je lui fasse les yeux bleus ? »
Puis Thérèse se lia intimement beaucoup trop avec un domestique anglais, d'abord palefrenier, ensuite valet de chambre du marquis. Cet homme surnommé comme valet Nicolas Montretout, de son vrai nom John Bally, sut la circonvenir et même lui plaire. Elle avait cinquante-huit ans.(4)
Cela fit scandale. Les membres de la famille de Girardin jusque-là si remplis de déférence pour la veuve du grand homme, s'indignèrent qu'elle révérât si peu sa mémoire.(5)
Comment éclata la guerre entre elle et le marquis, nous ne le savons pas au juste ; mais il la pria de déguerpir. C'est ce que raconte Stanislas de Girardin dans ses Souvenirs. On trouve dans le même ouvrage un fac-similé de la lettre (6) que Thérèse écrivit à son hôte en quittant Ermenonville. On peut juger par là de son écriture et de son style, autant que de son orthographe :
Ameu non vileu
Genores pu pances que monsieur den girarden ores difame la famé deu gan gaque vous diteuque vous lemes cete onetomeu e moi geu leu dires touteu ma vi que sanes pa.
Faitteu moi lamitiés deu meurandeu toules papier e la musique e les quon fesion ineu son pa a vous geu veu goire deu mes droi i lia lontan que vous san gouisez.
Geu quite votteu messon geu naporteures rien a vous Geusui averepe e touteu la reuquonesanceu posibleu monsieur.
(7)
En fait le marquis de Girardin n'avait pas diffamé la « fameu deu gangaque » : il lui avait simplement reproché ses relations trop intimes avec son domestique, et il l'avait invitée à s'éloigner. La malheureuse était désormais liée à son John qui allait la gouverner à sa guise, et l'exciter contre le marquis, « leur persécuteur ». Il avait jugé que Thérèse avait quelque fortune et qu'il ne serait pas désagréable de l'aider à manger les revenus produits par les œuvres de Rousseau. Il l'avoua, selon Stanislas de Girardin, avec un certain cynisme. Quelques jours après le départ d'Ermenonville, il écrivit une lettre à son ancien maître, où il exprimait ses regrets d'avoir quitté le château et ajoutait : « Mme Rousseau voulant bien partager sa fortune avec moi, je croirais manquer à moi-même si je m'y refusais. »
Par les visiteurs d'Ermenonville l'affaire s'ébruita. Les Mémoires secrets de Bachaumont à la date du 29 novembre 1779 rapportent que « Thérèse Levasseur, veuve de Jean-Jacques Rousseau, ancienne fille d'auberge, retourne à son premier état et qu'elle a épousé un palefrenier de M. de Girardin ». Le 17 décembre suivant, les mêmes Mémoires ajoutent que M. de Girardin est furieux et qu'il a expulsé Thérèse. Ces renseignements étaient exacts sauf que le mariage n'avait pas été célébré.
La pauvre Thérèse pâtit aussitôt de son inconduite. Jusque-là elle avait possédé en fait sinon en droit la qualité de veuve de Rousseau. La Société de Genève avait, nous l'avons vu, passé un contrat dont elle était partie principale. L'entrée en scène de John fit élever des doutes sur la valeur de ses autorisations : elle n'était pas légalement la veuve de Rousseau, et en fait elle ne méritait plus de l'être. Aussi la Société Typographique passa-t-elle un deuxième contrat dès le 18 septembre 1779 avec les trois amis de Rousseau : Moultou, Dupeyrou et Girardin, lesquels étaient simplement d'accord avec la prétendue veuve. La Société s'engageait à leur payer à eux la somme de 24.000 livres ; ils fourniraient la rente de 1.200 livres à Marie-Thérèse Levasseur.
Tous les amis de Rousseau étaient fort irrités. Voici un extrait d'une lettre que Dupeyrou écrivit de Neuchâtel au marquis de Girardin, le 16 décembre 1779 : « Cette indigne créature dépose enfin son masque hypocrite et dévoile la bassesse de son âme, qui a causé bien des méprises cruelles à son malheureux époux et a occasionné tous ses malheurs. Je vous avoue, monsieur, que je me sens soulagé d'un poids énorme, celui de témoigner des égards à la plus odieuse et à la plus vile des femmes, que j'avais toujours regardée comme l'unique auteur des calamités, qui ont accompagné la vie infortunée de l'homme le plus fait pour la paix et le bonheur. Je crois aussi, monsieur, devoir vous féliciter vous et toute votre maison, de voir s'éloigner de vous cette furie, si propre à troubler l'union des familles, que je n'ai pas cru devoir hésiter à vous la faire craindre et à vous mettre en garde contre elle, dans les entretiens que nous avons eu ensemble à son sujet. Pour peu qu'elle eût, aujourd'hui, l'audace de faire des démarches ou de tenir des propos déplacés sur la nature des arrangements que nous avons pris pour son véritable bien, il sera aisé de la mettre à la raison, en suspendant le paiement des 1.200 livres et en la menaçant de le révoquer absolument. Elle s'est rendue indigne de l'héritage d'un homme dont elle a déshonoré le nom pendant sa vie et après sa mort, autant du moins qu'il a été en son pouvoir. Elle n'a d'autres droits que ceux que nous imposent le respect et l'attachement que nous portons à la mémoire qu'elle trahit. Faites-lui donc savoir, monsieur, que ce n'est qu'un reste de pitié pour son égarement qui lui conserve notre bonne volonté et que ce faible sentiment ne tiendra pas longtemps contre des torts accumulés, ou une conduite scandaleuse et déshonorante pour le nom qu'elle porte. »
On voit que les admirateurs de Rousseau n'étaient pas très tendres et qu'ils n'avaient pas pour Thérèse une grande considération.
Elle déménagea donc avec John du « Petit Clarens », et ils allèrent s'installer au Plessis-Belleville, à une lieue et demie d'Ermenonville. Avant de partir, Thérèse vendit aux habitants une bonne partie des affaires de Rousseau. C'est ainsi que les pèlerins de l'Ile des Peupliers purent plus tard faire emplette de reliques ; et ces reliques peut-être se multiplièrent, sans autre miracle assurément que la crédulité des visiteurs.
Aujourd'hui, dans une vaste plaine fort plate où la culture du blé alterne avec celle de la betterave, le village du Plessis-Belleville n'a rien de curieux : son église est fort laide, les arbres manquent et encore plus le pittoresque. Il y en avait davantage au XVIII° siècle : au milieu du village s'élevait un magnifique château Louis XIV, construit par la famille de Guénégaud, entouré d'un noble parc à la française. Le domaine appartenait, quand Thérèse s'y établit, au prince de Conti, qui y venait rarement pour la chasse. Du château il ne reste aujourd'hui presque rien : une partie des communs, quelques restes de fondations et des fossés ; enfin, devant la mare du village un Bacchus de pierre tout mutilé, sans bras, sans nez, que les gamins relèvent ou renversent tour à tour et qui gît près de la mare aux grenouilles, lamentable reste des splendeurs passées.
On ne sait ce qui attira Thérèse au Plessis ; sans doute fut-ce le plus proche village où elle trouva une chaumière à vendre.
Installés au Plessis, son John et elle échappaient aux reproches de l'hôte autoritaire qu'était le marquis de Girardin. Le seigneur du lieu était ce prince de Conti, brave homme qui n'avait pas inventé la poudre, ami des philosophes et de Rousseau particulièrement, à qui autrefois il avait donné l'hospitalité. D'ailleurs il n'habitait pas le Plessis. Dans ces conditions favorables des projets de mariage furent mis en train : Thérèse était pieuse, Rousseau et elle avaient été dans les meilleurs termes avec le curé d'Ermenonville. Le curé du Plessis fit sans doute aussi bon accueil à sa nouvelle paroissienne. Toutefois il s'avisa que sa vie avec John était irrégulière : il estima qu'une union bénite par l'Église serait fort opportune. John évidemment approuva ce dessein : il était protestant, il se convertit au catholicisme et le mariage allait se faire. (8)
Mais le bon abbé Madin, curé du Plessis, ne se doutait pas qu'en prêchant la morale, il commettait un crime de lèse-philosophie. Le marquis de Girardin, d'autres amis de Rousseau, et le prince de Conti lui-même se fâchèrent. Le prince de Conti trouva le meilleur argument. Il expliqua bonnement à Thérèse que, si elle devenait Madame Bally, on supprimerait les pensions de la veuve Rousseau. Cela rompit tout projet matrimonial ; et, dit encore, l'abbé Brizard, « le prince de Conti calma le zèle du pasteur, qui voulait à toute force les séparer. » Thérèse enfin déclara à son curé qu'il lui fallait un homme d'affaires.
Cet homme d'affaires était une sorte de conseil judiciaire un peu égoïste : il ne permettait guère à Thérèse de faire des opérations à titre onéreux, des libéralités en faveur d'autres que lui-même.
Dès le mois de décembre 1779, le marquis de Girardin avait engagé la compagne de Jean-Jacques à céder à l'hôpital des Enfants-Trouvés le bénéfice des Consolations aux misères de ma vie. Cette idée avait médiocrement plu à Thérèse. Elle fit répondre au marquis par John :
« J'accepte très volontiers le parti que vous me donnez à prendre, qui est de faire la cession de la gravure de la musique de feu mon mari à M. Benoît, sous les conditions que vous m'indiquez. Si cependant on peut se dispenser de donner le bénéfice pouvant résulter de ladite cession à l'hôpital des Enfants-Trouvés, je suis d'avis qu'on le fasse, aimant mieux en profiter que tout autre ; au reste je ferai ce que vous m'ordonnerez à ce sujet. »
Le marquis répliqua en conseillant à la veuve d'écrire à ce graveur Benoît pour l'exhorter à se charger d'un ouvrage difficile, « qu'il aurait fait plus volontiers pour M. Rousseau ou pour une bonne œuvre qui remplît ses intentions. »
Elle n'était pas capable de tant de générosité. Elle avait sans doute protesté par instinct maternel, contre l'abandon de ses enfants par Jean-Jacques, mais maintenant que c'était fait, il n'y fallait plus penser. John avait besoin des revenus de Thérèse ; il sut habilement se faire céder la propriété des rentes de la veuve de Rousseau.
Elle avait acquis à défaut de second mari un chevalier servant intéressé. Sans être un jouvenceau, il était plus jeune qu'elle ; l'abbé Brizard qui est passé en 1783 au Plessis, lui donne cinquante-cinq ans. Thérèse en avait alors soixante-deux.
Brizard l'a rencontrée, par une après-midi de juillet, sur la place du village, en casaquin bleu et en tablier rouge à carreaux, allant à la fontaine avec d'autres femmes. « Elle s'exprime incorrectement, dit-il, elle est très simple. » Elle s'offensa beaucoup de ce que Brizard lui demanda si son mari dans la Nouvelle Héloïse n'avait pas prêté ses propres aventures à Saint-Preux.
Elle ne tarda pas à gaspiller ses revenus, fortement aidée dans cette tâche par John Bally. Ses créanciers firent bientôt opposition au paiement de ses rentes.(9) Elle commença à tendre la main, et à chercher à attendrir les admirateurs de Rousseau. Quand vint la Révolution elle réussit assez bien. On se scandalisa que la veuve de Jean-Jacques fût dans la misère. Enfin, elle parut à la barre de l'Assemblée Nationale, et après de beaux discours eut une pension de la Nation.
Elle n'avait pas tardé à vilipender René de Girardin qui l'avait renvoyée de chez lui. Le curé d'Ermenonville, sans doute en mauvais rapports avec l'ancien seigneur du village, donna à Thérèse pour lui faire obtenir sa pension de l'Assemblée Nationale, un certificat de bonne vie et mœurs, très probablement dans l'intention d'être désagréable au marquis de Girardin.
Plus tard Thérèse raconta à son protecteur M. Chariot (10) qu'elle avait été calomniée et dépouillée de tout par les indignes amis de Jean-Jacques, c'est-à-dire par Girardin et les autres directeurs de l'édition de Genève.
Aussi fut-elle tout à fait d'accord avec les partisans du transfert au Panthéon des restes de son époux. Elle utilisa cette idée comme un grief nouveau contre le propriétaire d'Ermenonville. Elle lui avait confié elle-même le désir de Jean-Jacques d'être enseveli dans les jardins ; mais en germinal an II, (11) ses dires changèrent ; elle se rendit à la barre de la Convention au milieu des membres de la Société républicaine de Franciade (Saint-Denis). Ces parfaits patriotes racontèrent aux « citoyens représentants » que l'arrivée de Thérèse parmi eux avait « ouvert leurs âmes aux douces impressions de la sensibilité ».
« Mais, disait leur pétition, quel ne fut pas notre abattement, notre consternation en réfléchissant que les restes précieux de ce grand homme (J.-J. Rousseau) n'étaient point encore dans le Panthéon Français ! Aussitôt nous arrêtâmes d'une voix unanime que nous vous en présenterions la demande.
« À cet effet, citoyens représentants, vous nous voyez à votre barre accompagnés de sa respectable veuve, qui forme des vœux pour le succès de notre pétition.
« Ils ne sont plus les temps des privilèges et des droits injustes où Girardin parla de s'approprier les restes inappréciables de ce grand homme... »
Thérèse garda toujours rancune à son ancien hôte. Le 27 prairial an VI, le Journal de Paris publia une lettre qu'elle avait écrite à Corancez, l'ami de Rousseau. Elle y traitait encore de ses sujets familiers : la mort de son mari (se plaisant à contredire les récits qu'en avait fait Girardin, récits confirmés par les récits primitifs de Thérèse) (12), la conduite abominable envers la veuve de Jean-Jacques du marquis de Girardin. Celui-là justement, qui s'était évertué à lui procurer des ressources, elle proclamait qu'il l'avait dépouillée de tout.
Il se crut obligé de se défendre. Il fit insérer dans le Journal de Paris du 2 messidor an VI la note suivante :
« La veuve Rousseau à la mort de son mari, restait avec une rente viagère de 300 livres sur Michel Rey, libraire à Amsterdam.
« Je suis parvenu à lui faire avoir en outre : 1° au moyen d'une édition générale, 1.200 livres de rente sans retenue, constituée au capital de 24.000 livres sur la Société typographique de Genève ;
« 2° 3 à 4.000 livres comptant, provenant de divers objets ;
« 3° 700 livres de rente qu'elle a voulu elle-même constituer sur moi au capital de 14.000 livres, et qu'elle m'a ensuite forcé par ses instances et le transport qu'elle en a fait aux citoyens Bally et Duval à leur rembourser définitivement par un acte passé devant Me Gibert, notaire au Plessis-Belleville, le 6 août 1792.
Signé : René Girardin, père.»
La lettre à Corancez fut le dernier acte public de Thérèse ; elle vieillit pauvre au Plessis, avec son John, toujours fidèle. On peut excuser son inconduite de femme grossière, mais elle aurait pu tout au moins ne pas avoir cette injustice et cette ingratitude pour René de Girardin qui avait été son protecteur dévoué de la première heure.
Elle mourut au Plessis, le 23 messidor an IX, âgée de quatre-vingts ans. (13)
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(Sur Thérèse, veuve de Rousseau voir l'étude de M. Lenotre, et mon article de
la Revue de Paris du 15 septembre 1911 dont ce chapitre est extrait. J'ajoute
une plus complète documentation à la perspicace étude de M. Lenotre, grâce aux
archives privées qui m'ont été ouvertes.) (Retour au texte)
(Note de Stanislas de Girardin.) (Retour au texte)
(Mss. De l'abbé Brizard). (Retour au texte)
(Que l'inconduite de Thérèse ait commencé du vivant de Jean-Jacques, c'est tout
à fait invraisemblable ; aucun document ne le confirme, seule Mme de Staël le
suppose. Du vivant de Rousseau et quelques mois après, Thérèse n'avait pas d'écus
pour séduire John). (Retour au texte)
(Notes mss. de Stanislas de Girardin). (Retour au texte)
(Cette lettre se trouve dans les archives du marquis de Girardin. Le baron Morand
possède plusieurs autres autographes de Thérèse). (Retour
au texte)
(Ermenonville.
Je n'aurais pas pensé que M. de Girardin
aurait diffamé la femme de Jean-Jacques. Vous dites que vous l'aimez cet honnête
homme, et moi je vous dis que ça n'est pas. Je le dirai toute ma vie que ça
n'est pas. Faites-moi l'amitié de me rendre tous les papiers et la musique et
les Confessions : ils ne sont pas à vous. Je veux jouir de mes droits il y a
longtemps que vous en jouissez. Je quitte votre maison ; je n'emporte rien à
vous. Je suis avec respect et toute la reconnaissance possible, monsieur. Femme
de Jean-Jacques). (Retour au texte)
(Ms. de l'abbé Brizard). (Retour au texte)
(Documents communiqués par Me Baudon, notaire au plessis-Belleville.) (Retour
au texte)
(Documents communiqués par le baron Morand.) (Retour au
texte)
(Archives nationales C.308. -1058.) (Retour au texte)
(Récits rapportés plus haut de l'abbé Brizard et de l'architecte Paris). (Retour
au texte)
(Le 12 juillet 1801.) (Retour au texte)